French poem
Poésies de Henri de Régnier
L’ILE ET LA MAISON
À Georges Victor-Hugo.
J’imagine sur l’Ile où rêva l’Exilé Un ciel toujours serein et toujours étoilé, Autour d’elle une mer heureuse et sans tempête Qui s’est tue à jamais à la voix du Poète, Dans les champs un été que nul hiver n’atteint, Quelque chose partout de doux et de hautain Qui ressemble à l’amour et ressemble à la gloire, Une source divine où Pégase vient boire Et, près de la maison que garde l’Océan, Debout, un haut laurier immortel et vivant, Pareil à celui dont on voit la feuille amère A ta tempe, Virgile, et sur ton front, Homère !
A LA MANIÈRE D’OLYMPIO
Souvenez-vous. Voici le printemps. Nous allons Prendre ce vert chemin. Il conduit au vallon Et passe près de la fontaine Qui murmure tout bas et jamais ne se tait, Et dont le jeune avril en averses a fait Déborder la vasque trop pleine.
Nous avons tout un jour pour marcher devant nous, Tout un jour ! N’est-ce pas, mon âme, qu’il est doux D’aller ainsi le long des haies, D’aller d’un même pas sur un même chemin Et de sentir ta main se poser sur ma main Si de quelque bruit tu t’effraies ?
Tu t’arrêtes parfois, tu m’appelles, tu ris. L’aubépine d’argent charge tes bras fleuris ; Parfois aussi tu me devances, Et puis tu disparais au tournant du sentier ; L’ombre vient ; le soir tombe, et le bois tout entier T’enveloppe de ses silences...
N’est-ce pas qu’il fut doux, ce printemps d’autrefois, Notre printemps, tes pas, tes rires et ta voix Que soudain l’écho rend lointaine, Et le petit chemin juste large pour deux Qui descendait, désert et déjà presque ombreux, Et passait près de la fontaine ?
L’ATTENTE
Le soleil est encor derrière la montagne Et toute la vallée avec amour l’attend... Lumineux visiteur que la gloire accompagne, Viens et penche sur nous ton regard éclatant !
L’arbre, avec un frisson de feuilles et d’écorces, S’éveille du long rêve où l’a tenu la nuit, Et l’oiseau de qui l’aile a pris de jeunes forces Frissonne plume à plume et s’éveille avec lui.
L’herbe de la prairie et l’herbe de la rive, Le caillou du sentier, la pierre du chemin, La fontaine innocente et la source plaintive Et le ruisseau qui semble presque un rire humain,
Tout ce qui songe, rit, frissonne, palpite, aime, Tout ce qui vole, rampe, étincelle et frémit, La terre avide, l’air, l’eau subtile, et moi-même En qui le Dieu lassé s’est dans l’homme endormi,
Nous t’attendons, soleil que l’aurore accompagne, Nous sommes confiants en toi dont nous vivons, Sachant que tu es là derrière la montagne, Et que l’ombre jamais ne vaincra tes rayons.
L’ADIEU A CLYMÈNE
Viens. Donne-moi ta main. Reste, avant que la Haine Lâche ses noirs serpents qui ramperont vers toi ; Reste, avant que l’Amour perde dans la fontaine L’anneau que sa rancune a repris à ton doigt.
Reste, avant qu’à tes pieds la Colère farouche Ait jeté ses tisons qui ne s’éteindront plus, Tandis que va mourir au souffle de ta bouche La flamme au cœur brûlant où tu la méconnus.
Viens. Donne-moi ta main. Le soleil va descendre, Il semble que les lys ne sont plus parfumés, Et l’ombre avec l’oubli couvre déjà de cendre Le front du Souvenir qui meurt, les yeux fermés.
STANCES
Evitons que l’Amour porte peinte à sa bouche La sombre pâleur de la mort ; Partons avant que soit tombée au vent farouche La dernière des feuilles d’or.
Puisqu’un Dieu sans pitié disjoint, rompt et sépare Ce qui semblait notre destin, Ne maudissons pas trop sa sagesse barbare Dont la flèche au cœur nous atteint.
Ne vaut-il pas mieux voir ruisseler et s’épandre Son sang aux pointes des roseaux Que vieillir et, pareil à son ombre, qu’attendre Le crépuscule auprès des eaux !
LA RUSE
L’empire furieux que tu prends sur les âmes, Dur Amour, les emplit de foudres et de flammes. C’est pourquoi je refuse à ton joug détesté L’hommage de mon sang et de ma liberté
Je dérobe mon cœur à tes plaisirs voraces. Je ne veux plus courber mon front, lorsque tu passes, Altier, la torche au poing et l’éclair dans les yeux, Devant toi, le plus fourbe et le plus dur des Dieux. Va-t-en ! Mon seuil est clos et ma demeure est forte. J’ai poussé le vantail et verrouillé la porte D’ébène, du plus loin que j’entendis ton pas. Va-t-en ! Tu peux frapper, on ne t’ouvrira pas, A moins que, délaissant la force et la colère, (Car à la ruse aussi ne sais-tu pas te plaire ?), En souriant, les yeux baissés et les pieds nus, Pareils à ceux, un jour, qui vers moi sont venus, Tu ne viennes, portant à la main comme une arme Mystérieuse, à la fois talisman et charme, Cette fleur dont jadis le parfum respiré M’a, de son souvenir, à jamais enivré, Et qu’imitant la voix divine et le visage Dont au fond de mon cœur vit la divine image, Tu ne fasses, d’un seul regard et d’un seul mot Plus fort que la tenaille et plus fort que l’étau, Et dont je sais pourtant le piège et l’imposture, S’ouvrir grande la porte et céder la serrure !
QUELQU’UN PARLE A L’AMOUR
« J’avais presque oublié, bel Amour, ton visage, Dit-il, et le voici qui se penche vers moi ! J’écoute, saluant ton pas de jeune Roi, Cette flûte déjà qui chante avant l’orage.
« L’éclair va-t-il bientôt déchirer le nuage ? Est-ce la nuit qui vient, est-ce le jour qui croît ? Sera-ce un jour de joie ou bien un jour d’effroi ? Est-ce le vent qui sème ou le vent qui saccage ?
« Je ne sais, mais je sais, bel Amour, que tes yeux Se sont fait un regard de l’étoile des cieux, Comme fleurit la terre aux roses de ta bouche ; « Je sais que nul n’échappe à ton trait éclatant Et que cruel ou doux, âpre, tendre ou farouche, C’est toujours toi qu’on cherche et toujours qu’on attend. »
LE MIROIR RUSTIQUE
Autour de ce petit miroir On a peint de couleurs naïves Des figues longues, des olives, Quelques raisins pris au pressoir ;
Une rose y figure aussi Parmi la rustique couronne Qui, sculptée au bois, environne Un reflet d’eau qui dort, et si
Vous veniez, de votre visage Y mirer la lointaine image Au sourire silencieux,
Vous y verriez naître avec elle, Soudaine, vivante et jumelle, La double étoile de vos yeux.
ODELETTE
Votre visage est pur et beau, Pas un souffle ne ride l’eau.
Le ciel se reflète en vos yeux, Tout l’azur est silencieux.
Un ramier roucoule. Les branches Font des ombres sur vos mains blanches.
Les fleurs éclosent dans la mousse. Le jour est calme ; l’heure est douce.
C’est l’Été En son silence et sa beauté, Sa solitude, sa beauté... LA VILLE
Cette ville où jamais vous n’êtes, vous, venue N’est plus déjà pour moi une ville inconnue. Je la sais pierre à pierre et maison par maison ; Je sais son air, ses bruits, son silence, le son Que fait le pas, lent ou pressé, selon qu’il pose Soit sur un pavé gris, soit sur un pavé rose ; Je connais la voix de ses cloches, leur écho ; Je sais par où l’on va square Victor Hugo, Et cette ombre que font sur le parvis, aux dalles, Les deux tours de l’église et leurs flèches égales ; J’ai passé maintes fois, sur chacun de ses ponts, La rivière ; j’ai vu les portes, les balcons, Le mur romain et le Musée ethnographique Où l’on admire une coiffure de cacique Et, dans la salle dont on ouvre les volets, Une pirogue auprès de quatre kriss malais ; Et maintenant, je sens la tristesse stérile D’errer seul jusqu’au soir à travers cette ville Où peut-être, aujourd’hui, si vous croisiez mes pas, Vos yeux et votre cœur ne vous le diraient pas.
STROPHES
Muette sur l’été qui brûle, J’ai fermé toute la maison Afin d’y faire un crépuscule Hors du temps et de la saison.
Vous pouvez frapper à la porte, Vous pouvez heurter au volet, La voix est bien à jamais morte Qui vers l’horizon m’appelait ;
Je ne l’entends plus me redire Le clair message du printemps Où l’aile de l’oiseau s’étire Et palpite en vols triomphants,
Ni m’apporter, au nom des roses, Des abeilles et de l’été, Le salut fraternel des choses Ivres de joie et de clarté ;
Elle n’invite plus mes rêves A se mêler au vent marin, Qui lisse le sable des grèves Et chante au feuillage du pin ;
Pas plus qu’au radieux automne, Au bel hiver étincelant, Son cher caprice ne m’ordonne D unir mon pas rapide ou lent.
Tout est ombre, abandon, silence, Dans la maison où plus ne vient L’espoir que le désir devance, Reposer son cœur sur le mien.
Et pourtant j’ai connu sa bouche, Et tout son visage et ses yeux, Et son rire tendre et farouche, Et son geste mystérieux.
Amour ! puisque le goût de vivre Est mort en moi et qu’en mon cœur Ne bat plus la fièvre qu’enivre L’attente ardente du bonheur,
Que ton fantôme secourable M’apporte du fond du passé La rumeur du flot sur le sable, L’été brûlant, l’hiver glacé,
Le printemps, l’automne, la terre, Tout le ciel, les roses, le vent, Le jour en feu, la nuit stellaire, En leur beau souvenir vivant !
SONNET
Pour aller vers la nuit peut-être sans aurore, Ne prends pas le flambeau qui brûle ; ne prends pas Le bâton si souvent familier à ton pas, Qui talonne la route et fait l’ombre sonore.
Ne te retourne pas. Laisse la porte clore Son vantail qui retombe avec un lourd fracas ; Laisse-là le manteau, la sandale ; tu n’as Pas besoin de la gourde où du vin luit encore.
Mais, avant de partir, cueille dans le jardin Déjà sombre la fleur du souvenir, afin, Si la nuit où tu vas est la nuit éternelle,
Pétale du passé sur ton cœur anxieux, Que toute la ténèbre à jamais garde d’elle La présence d’un beau parfum mystérieux.
FRAGMENT
... Parfois, quand tu surgis de mon passé, j’oublie Mon tourment, ma détresse et ma mélancolie, Et tu chantes en moi, souvenir d’Italie !
C’est le bruit d’une rame à l’angle d’un canal, C’est ma gondole avec à la proue un fanal Qui frôle le haut mur rouge de l’Arsenal...
Ce sont des voix d’enfants par un matin d’automne, C’est un palais avec un store en toile jaune, C’est l’Adige et la Place aux Herbes, à Vérone…,
C’est dans quelque jardin la chute d’un fruit mûr, Tandis que, par delà les cyprès, au ciel dur, Quelque dôme romain se courbe sous l’azur...
... Puis, soudain, je te sens dans mon âme vieillie Redoubler mon tourment et ma mélancolie Et tu pleures en moi, souvenir d’Italie ! QUATRAINS
Cet automne est si las, si tendre et si farouche Qu’il m’a semblé le voir Mourir, la flèche au cœur et le sang à la bouche, Dans la pourpre du soir.
⁂
Lorsque l’ardent soleil pèse sur la vallée, Je me penche pour boire à la source des bois, Et le murmure clair de son onde écoulée Me rend en souvenir la fraîcheur de ta voix.
⁂
Je me souviens de soirs errants de ma jeunesse, Soirs lointains évoqués par cet orgue têtu, Qui me ressasse, afin que je le reconnaisse, Un vieil air vagabond où mon cœur a battu.
⁂
J’aime que ce beau ciel vous regarde au visage, Car vous êtes en tout digne de sa clarté Et je vous vois ainsi qu’un jeune paysage Où la fleur du printemps annonce un fruit d’été.
⁂
Je n’ai plus, pour sentir la beauté d’un beau jour, Sur l’eau, la verdure ou la pierre, Besoin de voir en lui la face de l’amour Qui me sourie en sa lumière.
SONNET
Je sens que c’est ici que je viendrai, quand l’ombre Aura tissé son voile obscur autour de moi Et que son dernier fil frémira sous le doigt De la Parque qui sait nos heures et leur nombre ;
De ma mémoire enfin, que son tumulte encombre, Je chasserai bien loin le souvenir qui croit, Dans le cadre à jamais de son miroir étroit, Conserver tout le ciel étincelant ou sombre.
Seul, libre du passé comme de l’avenir, Versailles, c’est en toi que je veux voir finir Ce qui me restera de mon suprême automne ;
Et comme récompense à qui t’a bien chanté, N’est-il pas juste aussi que ta grâce lui donne Ton silence, ta solitude et ta beauté ?
AUTOMNE
O fauve Automne, toi qui portes Les dépouilles d’or de l’été Et qui fais de tes feuilles mortes La parure de ta beauté,
J’ai vu ton farouche visage, Ton visage triste et charmant, Encadrer ta vivante image Au miroir du bassin dormant.
Et dans le vieux parc solitaire Où tu me conduis par la main, Mon pas humblement terrestre erre A côté de ton pas divin ;
Lorsque nous passons, la statue Que rougit le soleil couchant Semble soudain être plus nue Dans le silence et dans le vent ;
L’écho diffère sa réponse Et nous cherche autour du rond-point ; L’allée en la brume s’enfonce Vers le canal qui la rejoint ;
Une ample splendeur monotone Emplit ces lieux jadis royaux Qui t’offrent, o royale Automne, Leurs marbres, leurs bronzes, leurs eaux,
D’où, beau souvenir, noble ivresse, J’emporte avec moi pour adieu Le sourire d’une Déesse Qu’enlace le geste d’un Dieu.
VERSAILLES
Versailles ! Je t’apporte une douleur secrète Et je la confie à tes Dieux, Avec tout le passé qui flotte et se reflète En tes bassins mystérieux ;
Ecoute mon tourment, ma tristesse et ma peine, De tout ton silence attentif, Et que pleure avec moi le pleur de la fontaine Dans l’odeur du buis et de l’if !
Accompagne le bruit de mon pas solitaire De son écho le plus lointain, Et montre-moi comment en son or qui s’altère Toute gloire en cendre s’éteint ;
Dis-moi que nul amour ne persiste et ne dure, Que, si royal qu’il ait été, Bien qu’invisible encore il porte la fêlure D’où lui vient sa fragilité,
Et fais que dans mon cœur descende et se prolonge Cette paix qui te rend si beau, Versailles, qui t’endors, et tes Dieux, dans un songe De feuillage, de pierre et d’eau.