French poem
Poésies par Henri de Régnier
LE PIN
Je plante en ta faveur cet arbre de Cybelle,
Ce Pin… Pierre de Ronsard.
À l’ombre des pins verts où je prends au hasard Le sentier qui m’engage, Je m’assois sur le sable et j’ouvre mon Ronsard À sa plus belle page.
L’heure est douce ; le bruit des cimes dans le vent, Au-dessus de ma tête, Unit sa rumeur rauque au murmure savant Des vers du vieux poète ;
Parfois, je m’interromps et je lève les yeux De la strophe nombreuse, Et j’écoute tomber de l’arbre résineux Une pomme écailleuse ;
Pendant que longuement vibre le mètre ailé Tout bas, à mon oreille. Et qu’un papillon blanc vole dans l’air salé Où bourdonne une abeille.
Mais le livre bientôt qui pèse entre mes mains Me rappelle à sa page ; Sur son charme sonore, odorant et vin Je penche mon visage :
Car tantôt l’Ode en feu bat de son vol pourpré Le ciel qu’il illumine, Tandis que l’on entend la Muse au pas sacré Qui monte la colline ;
Tantôt l’Hymne en chantant lève son rameau d’or, Et l’Églogue alternée Cueille l’humide jonc dont sa tête est encor Doublement couronnée ;
À moins que l’Épigramme avec le Madrigal Et la Chanson qui danse Ne mêlent aux échos du Bocage Royal Leurs diverses cadences ;
Mais partout, ô Ronsard, ton livre est tour à tour, En ses strophes écloses Aux rayons de la gloire, aux flammes de l’amour, Plein de pourpre et de roses.
Les Muses, les Héros, les Amans et les Dieux Y parlent aux mortelles Dont le regard salue en la hauteur des cieux L’astre qui les fit belles ;
Tu nous dis le cortège aux Indes parvenu Sous le pampre et la grappe, Le Satyre et le Faune également cornus À qui la Nymphe échappe,
Le noir bouc dont le sang rougit le vert gazon Que l’Avril renouvelle. Le temps de chaque fruit et de chaque saison Et la terre éternelle.
De toutes les beautés qu’elle expose aux humains Tu sais l’ordre et le nombre, La moisson et son blé, la vigne et son raisin, Les fleurs, la forêt sombre ;
Mais, mieux que les grands bois et les rives des eaux Marines et courantes, C’est la source petite au milieu des roseaux, O Ronsard, que tu chantes !
C’est l’épine fleurie où vient le rossignol A la fin des journées, La lumière du ciel et la douceur du sol Où tes amours sont nées ;
C’est la fontaine vive et c’est le jeune pin Par-dessus toutes choses Que célébra ton vers odorant et divin, Le laurier et les roses.
C’est pourquoi, dans ce bois où murmure le vent Aux branches qu’il incline. Et qui, sonore, harmonieux et grave, sent Le sable et la résine,
O Ronsard, en ce bois marin qui, rouge et vert. Pousse du sol de France, Et dont le bruit se mêle au refrain de la mer, O poète, je pense
À ce pin de Bourgueil où tu gravais un nom A la place choisie, Dont les lettres d’amour devaient croître à raison De l’écorce élargie.
Il me semble te voir, du bout de ton couteau, Entailler le jeune arbre Plus éternellement qu’un sculpteur, du ciseau, Ne façonne le marbre.
Tu répètes tout bas le sonnet immortel Que ta pointe éternise, Et, deux fois, la quadruple rime, à ton appel, Sonne en ta barbe grise,
Alors qu’auprès de toi, modeste et coutumier De la même victoire. Préparant à ton front le bandeau de laurier Se tient debout la Gloire.
Muse ! Si je ne suis pareil au Vendômois Dont le luth fit entendre La louange sans fin et qui dure en sa voix D’Hélène et de Cassandre,
Je n’en ressens pas moins le glorieux désir Qu’un peu de moi demeure Et l’espoir de ne pas tout entier me mourir Avec ma dernière heure.
Lorsque le vent d’oubli disperse au ciel d’hiver La forêt qui frissonne. Fais que je sois semblable à ce feuillage vert Qui ne craint pas l’automne,
Et si, sur mon front nu, le laurier souverain A tes doigts ne se plie, Muse, accorde-moi cette branche de pin : C’est l’arbre de Marie !
PÉGASE AU SATYRE
« Rustique compagnon que jadis j’eusse fui, Je viens à toi, puisque les hommes, aujourd’hui, Vivent indifférens en leurs villes de marbre, Au vent qui passe d’herbe en herbe et d’arbre en arbre, Car ils ne savent plus chanter comme autrefois Le spectacle divin de la plaine et des bois, La montagne, la mer, les fontaines, les roses, Et leurs yeux sont fermés à la beauté des choses !
Au moins, toi, fils difforme et rustique des dieux, Tu conserves encor, Satyre au poil boueux, La trace d’avoir bu à genoux dans la vase De la source tarie, et ta face où s’écrase Ton nez camus, encor, garde un reflet vermeil D’avoir mordu la grappe et dormi au soleil. Et toi seul, maintenant, connais peut-être encore Le mystère oublié de l’aube et de l’aurore ! Et c’est pourquoi je viens à toi, humble témoin De tout ce que l’on a quitté pour d’autres soins. Toi dont les doigts salis, pourtant, savent peut-être Guider le souffle long et grave qui pénètre Au fond du creux roseau de la flûte et en sort Harmonieuse gamme où le son prend l’essor ; Et c’est pourquoi, malgré que ta peau soit velue. Malgré ton pied de bouc et ta tête cornue, Le glorieux cheval dont le vol est divin. Présentant doucement sa crinière à ta main, Pliant son fier jarret et courbant l’encolure, A toi, dernier chanteur dont la bouche est impure. En ce matin d’avril encor tout étoilé, Pégase, qui hennit, offre son dos ailé ! »
LUNE
Un jour je serai las de vous, ô l’une rose, Lumineuse déjà en un ciel encor clair. Et qui, lente, sereine et mollement éclose, Montez à l’horizon au-dessus de la mer.
Je serai las de vous et las de votre face Dont le profil aigu qui s’incurve en croissant, S’arrondit pour former au milieu de l’espace Votre visage d’or, de cristal ou d’argent.
Je serai las de vous et baisserai la tête Vers ce sable qui cède aujourd’hui sous mes pas, En songeant que demain sur sa grève parfaite Mon empreinte sans but ne se marquera pas.
Pourtant, j’ai bien aimé, ô lune différente, Ta lumière fidèle et tes regards divers. Et, dans les ciels nombreux, où ta course est errante, J’ai salué souvent ton astre par mes vers.
Je t’ai vue, éclairant de ma terre natale Les villes, les coteaux, les fleuves et les bois, Lune, et je t’ai connue aussi, orientale, Au-dessus des cyprès et des minarets droits.
Sur ce qui fut Byzance et ce qui fut Athènes, J’ai vu tes beaux rayons, de la hauteur des nuits, Descendre et reposer leurs lueurs incertaines Sur les jardins en fleurs et les marbres détruits,
Et, sous l’enchantement de ton silence, ô Lune, J’ai vu Rome dormir en son éternité, Et Venise, à demi baignée en sa lagune, Toute chaude du jour, rire de volupté.
Lune, dans les agrès d’un navire qui roule Par delà l’Océan, vers un monde nouveau. Je te revois, dansante au branle de la houle Et mêlant ton feu pâle aux couleurs des fanaux ;
Sur un fleuve qui gronde et tombe en cataracte Et qui remplit l’écho d’un tonnerre gelé Je revois, clair et dur au froid qui le contracte, Ton disque étincelant dans un ciel étoile ;
Et sur la molle terre où pousse la liane Aux arbres limoneux de l’humide forêt. Je me souviens de toi, aux nuits de Louisiane Où tu mirais ta face au miroir des marais.
Peut-être en plus d’un ciel te chercherai-je encore Jusqu’à ce que mes yeux indifférens et las Se ferment pour ne plus savoir à quelle aurore Ton astre à son déclin aura conduit mes pas ?
Lune, du sable pur de quelque beau rivage Ou par la vitre étroite au mur de la maison, Quand mon regard verra ton lumineux visage Pour la dernière fois monter à l’horizon,
Je ne regretterai de tes heures limpides Que celles dont l’instant fugitif fut compté, Au battement plus prompt de mon cœur plus rapide, Par le jeune Désir ou par la Volupté.
SOIRÉE
C’est la nuit. Tout est bien ; tout est doux ; tout est beau ; La fenêtre est ouverte et l’air est embaumé ; Un vent vague et furtif soulève le rideau Et le silence est plein d’un souvenir aimé.
Taisons-nous. L’heure est bonne et voici sur le mur Les livres familiers, les portraits, les estampes. Ce vase, sur la table, est frais comme un fruit mûr Et son bouquet s’empourpre à la lueur des lampes.
Ses roses en riant regardent le miroir Qui les reflète au fond de son cristal nocturne Où comme elles souvent tu aimes à te voir Comme elles, souriante et pourtant taciturne ;
Mais l’heure est si tranquille et si tendre, et le vent Si léger au rideau qu’il soulève et tourmente Que tu restes, ce soir, allongée au divan Et que je te contemple ainsi, sage indolente,
Et ton visage seul suffirait à mes yeux. Qu’enchantent ton repos, ta grâce et ta beauté, Si je ne voyais pas, vif et mystérieux, Ton pied charmant et qui est nu dans la clarté.
Orient ! tu dormais au fond de mes pensées, Équivoque, secret, odorant et subtil, Dans le kiosque où touche aux lampes balancées La main sèche d’un Aladin au noir profil !
Tes mille et une nuits de parfums et d’étoiles T’avaient fait ce sommeil de sultane au jardin, Et je te regardais sans écarter les voiles Où ton visage obscur attendait le matin.
Assis en l’ombre bleue attentive aux fontaines Où la tulipe est droite au bord des bassins frais, J’écoutais longuement, perle des nuits sereines, La voix du rossignol aux pointes des cyprès.
Mais, comme ta beauté voluptueuse et grave Qui a le goût des fruits et le parfum des fleurs, Comme tes pieds posés aux faïences que lave Le jet d’eau qui s’irise aux feux des sept couleurs.
Je savais tes ardeurs et tes amours jalouses Et le rusé lacet et le sabre coupant Qui changent aux cous nus des perfides épouses Les grains de leurs rubis en gouttes de leur sang.
Car si, dans le parfum des jasmins et des roses, Et sur la douce soie et les tapis tissés, Ta langueur, Orient, s’étire et se repose, Un redoutable éclair luit en tes yeux baissés.
Que la colère coure en tes veines brûlantes Et te voici debout soudain, et tes talons, Habitués longtemps aux marches indolentes, Pressent le flanc fougueux des ardens étalons !
Adieu, les longs loisirs et la sieste divine, Ta paresse se cambre en orgueil frémissant, Comme la lune ronde au ciel qu’elle illumine Se contracte, amincie, et s’aiguise en croissant !
Et tu passes alors en mes rouges pensées, Non plus mystérieux, subtil et le corps oint D’essence précieuse et d’huile parfumée, Mais l’étrier au pied et l’étendard au poing.
Et je te vois alors, sous le turban de guerre Dont la coiffe d’acier te protège le front, Regardant, devant toi, saigner dans la poussière La tête du vaincu, qui pend à ton arçon………
La double vision à mes yeux évoquée Tourmente tour à tour mon esprit incertain, Tandis qu’au minaret de la blanche mosquée, Guttural et criard, chante le muezzin.
Il fait sombre déjà sous les larges platanes De la petite place ombragée où je suis, Et j’écarte parfois d’un geste de ma canne Un chien jaune qui rôde et dont le croc blanc luit ;
Dans le ciel clair encore à travers le feuillage Les martinets aigus croisent leurs cris ailés Et dans la tasse étroite où glisse leur image Mon café refroidit auprès du narghilé.
La rue en pente va vers l’échelle prochaine Et, de la Corne d’Or où mon caïque attend, Je verrai se lever, courbe et visible à peine, La Lune, sur Stamboul où règne le Croissant !