Versos French Henry Wadsworth Longfellow Évangéline, Deuxième Partie V (Dans cette heureuse terre où de flots azurés)

French poem

Évangéline, Deuxième Partie V (Dans cette heureuse terre où de flots azurés)

by (1807–1882)

Listen in the reader

Dans cette heureuse terre où de flots azurés La Delaware arrose, en chantant vals et prés, Il s'élève une ville harmonieuse et fière Qui baigne ses beaux pieds dans la chaude rivière; Qui garde avec amour, dans son bois enchanteur, Le vénérable nom de Penn, son fondateur. Là l'air est imprégné d'une douceur extrême; De la beauté la pêche est le charmant emblème; Là, comme un doux écho, chaque rue a sa voix Qui murmure les noms des vieux arbres des bois, Comme pour apaiser les plaintives Dryades Dont on a démoli les vertes colonnades. C'est là qu'Evangéline, après ses longs travaux, Avait enfin trouvé le calme et le repos; Et c'est là qu'était mort Leblanc, le vieux notaire. Des ses cent petit-fils, quand il quitta la terre, Un seul vint, un moment, s'asseoir à son chevet. C'est dans cette cité que la vierge trouvait Le plus de souvenirs de sa terre natale. Elle aimait des Quakers l'existence frugale, Et l'usage charmants de tous se tutoyer: Cela lui rappelait son antique foyer, Et sa chère Acadie où se traitaient en frères Les habitants unis dans l'heur et les misères Après qu'elle eut fini ses courses ici-bas, Par un divin instinct, ses pensers et ses pas Se tournèrent d'accord, vers cette ville altière, Comme la feuille, au bois, se tourne à la lumière. Quand la brise s'élève avec le frais matin Et chasse les brouillards jusque dans le lointain Le voyageur assis sur le flanc des montagnes Voit naître, sous ses pieds, de riantes campagnes, De longs ruisseaux d'argent frangés de verts rameaux, Des clochers orgueilleux et d'agrestes hameaux; Ainsi quant les brouillards s'enfuirent de son âme, Bien loin, au-dessus d'elle, en des sentiers de flamme, Elle vit graviter le monde étincelant Et les sentiers ardus que d'un pas chancelant Elle avait remontés avec tant de constance Semblaient courts maintenant, et brillaient à distance.

Cependant Gabriel n'était pas délaissé; La vierge, dans son coeur sous le deuil affaissé, Gardait fidèlement son image bénie, Palpitante d'amour, charmante, rajeunie. Comme en ce jour heureux ou, la dernière fois, Assise à ses côtés, elle entendit sa voix! Les ans n'avaient point pu changer cette figure Qu'elle vit autrefois si placide et si pure! Pour elle son amant n'avait jamais vieilli; L'absence et le malheur l'avaient même embelli; Il était mort, mort à la fleur de l'âge, Dans toute sa beauté, sa force et son courage.

En son exil lointain, sous un ciel étranger, La vierge gémissante apprit à partager L'angoisse du chagrin, les pleurs de l'intelligence Elle apprit la douceur, l'amour, la patience. Elle épanchait sur tous sa douce charité Qui ne perdait jamais de son intensité; Comme ces belles fleurs dont les brillants calices, Sans perdre de parfums, ni rien de leurs délices, Répandent dans les airs leurs suaves odeurs. Son coeur brûlait souvent de divines ardeurs; Elle ne formait pas alors d'autre espérance Que de suivre Jésus avec persévérance. Elle entra dans un cloître et coupa ses cheveux, Puis au pied des autels elle fit de saints voeux.

Bien souvent on la vit dans les coins de la ville Où vivote la classe indigente et servile; Où coulent tant de pleurs; où l'humble pauvreté, Honteuse et sans habits, cherche à fuir la clarté; Où la femme malade est sans pain et travaille Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille; Bien souvent on la vit, brûlant de charité, Porter un doux espoir sous le toit attristé. Lorsque la foule était vers minuit disparue, Que tout dormait, le guet qui logeait chaque rue, Criant dans la rafale et dans l'obscurité Que tout étant tranquille au sein de la cité, Voyait dans le carreau de quelqu'humble mansarde Scintiller les rayons de sa lampe blafarde, Avant qu'à son sommeil l'heureux fut arraché. Le pensif Allemant qui venait au marché Avec fleurs et fruits mûrs dans sa lourde charrette. La rencontrait toujours, rentrant dans sa retraite, Après avoir veillé toute seule en pleurant, Au chevet solitaire où râlait un mourant.

Sur la ville vint fondre une peste maligne. Plus d'un présage affreux, plus d'un funeste signe En avait averti l'orgueilleux citadin. De sauvages pigeons avaient paru soudain: Ils sortaient des forêts où pour toute pâture Ils n'avaient pu trouver qu'une noix sèche et dure. Leur vol rapide et sombre avait terni le jour. L'insecte sans murmure avait fui son séjour. Ainsi que dans les mois d'avril et de septembre, Sur les champs émaillés et tout parfumés d'ambre, L'océan pousse un flot qui monte, monte encor Jusqu'à ce que le pré soit lui-même lu la d'or; De même, franchissant sa borne accoutumée, L'océan de la mort sur la plaine embaumée Où fleurissait la vie, et l'amour, et l'espoir, Poussa soudainement son flot impur et noir. Le riche, par ses biens, la beauté par ses charmes, L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes, Ne purent désarmer le terrible oppresseur; Et le frère mourait dans les bras de sa soeur; L'enfant pâle et maigri, sur le sein de sa mère; L'époux en embrassant une épouse bien chère! Le pauvre, délaissé dans ce moment fatal; Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital, La demeure de ceux qui n'ont point de demeure; C'est là qu'il attendait, en paix sa dernière heure.

En ce temps l'hôpital s'élevait retiré, En dehors de la ville, au coin d'un large pré: Aujourd'hui, cependant, la cité l'environne, Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne Semblent être un écho qui répète aux heureux Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux: —«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.» Nuit et jours, à l'hospice, avec de saints apôtres, On voyait accourir la soeur de charité. Et quand elle parlait de la félicité Que Dieu réserve, au ciel, à ceux qui sur la terre, L'ont tendrement aimé comme on aime un bon père, Le mourant souriait et retrouvait l'espoir. Sur le front de la vierge il croyait entrevoir Une vive auréole, une lueur divine. Comme au front de ces dieux un artiste en dessine, Ou comme de bien loin, pendant l'obscurité, On en voit resplendir au front d'une cité. Son regard lui semblait un rayon, une flamme De ce ciel où bientôt allait monter son âme.

Un dimanche matin, le temps était bien beau, Pensive et recueillie, elle vint de nouveau, Visiter l'hôpital encombré de malades. Dans l'air chaud de l'été, sous ses vertes arcades, Le jardin balançait mille odorantes fleurs. La vierge recueillit celle dont les couleurs Pouvaient charmer les yeux ou nourrir l'espérance Des patients cloués sur leurs lits de souffrance; Elle fit un bouquet, ensuite elle monta. La brise, au même instant, sur son aile apporta Les sons mélodieux d'une cloche lointaine. Des accents cadencés flottèrent dans la plaine Et parurent se perdre au fond des vastes bois: C'était le chant pieux des graves suédois. Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme Le calme descendit sur son âme plus ferme: Elle sentit alors que sa peine achevait. Elle entra tout émue. A chaque humble chevet Que l'ange de la mort recouvrait de son aile, Se tenait, en silence, un serviteur fidèle. Il prodiguait des soins au pâle moribond; Mettait un linge froid sur sa tête et son front. Et portait de l'eau froide à ses lèvres arides. Il fermait doucement les paupières livides De l'être infortuné qui venait de mourir; Lui croisait les deux mains, et pour le recouvrir Etendait un drap blanc sur sa figure pâle. Quand la vierge rentra dans la fiévreuse salle Plus d'un visage mat parut se réveiller, Se tourna lentement sur son dur oreiller. Et sur elle fixa des yeux pleins de souffrance. Sa présence était douce et rendait l'espérance: C'était le jour naissant qui du clair horizon Verse un reflet vermeil aux mur d'une prison. En portant ses regards sur les lits autour d'elle Elle vit que la mort travaillait avec zèle. En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés Que, la veille, de soins elle avait entourés, Etaient enfin partis de cette pauvre terre: Mais d'autres occupaient leurs couches de misère!

Soudain elle s'arrête, et ses pas étonnés Par la crainte et l'effroi semblent être enchaînés. Sa lèvre est entr'ouverte et tout son corps frissonne; Sous sa morne paupière un court éclair rayonne: Elle verse un sanglot et verse d'amers pleurs. Les malades surpris, par un effort suprême, De leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.

Prés d'elle sur un lit où tomba son regard On venait de porter un grand et beau vieillard; Mais il était mourant, et sa joue était creuse; Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse. Et dans le même instant un reflet du soleil, En luisant sur son front le rendait plus vermeil, Paraissait effacer les rides du vieil âge, Et rendre la jeunesse à son pâle visage. Il était là, gisant immobile et sans voix, Son regard suspendu sur la petite croix Qui se trouvait au pied de sa brûlante couche. La fièvre d'un trait rouge environnait sa bouche. On eût dit que la vie, ainsi que les Hébreux. Avait mis sur sa porte un sang tout généreux Pour que l'ange de mort retint son large glaive. Ses pensers se perdaient dans un vague et long rêve; Un râle fatigant, court et précipité Soulevait sa poitrine avec rapidité; Ses yeux étaient couverts de nuages funèbres; Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbres, Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort. Au long cri que jeta la vierge en son transport, Il sembla secouer sa morne léthargie Et retrouver encor quelque reste de vie. Alors il crut ouïr comme une voix du ciel, Une voix qui disait: «Gabriel! Gabriel! «Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble!» Et cette voix vibrait, comme l'airain qui tremble. Dans un songe, aussitôt, il fit, comme autrefois, La terre d'Acadie et ses verdoyants bois, Et ses ruisseaux d'argent, ses prés et ses villages, Et le toit de son père au milieu des feuillages, Et son Evangéline allant à son côté, Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté, Sur la prairie en fleurs ou le long des rivières!... Des pleurs viennent mouiller ses débiles paupières... Il entr'ouvre les yeux, les porte autour de lui: La douce vision, hélas! a déjà fui! Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique, Il voit, agenouillée, une forme angélique. Et c'est Evangéline!... Il veut dire son nom, Mais sa langue ne peut murmurer qu'un vain son Dans un dernier transport, il attache sur elle Un regard où l'amour au désespoir se mêle; Il veut lever la tête et lui tendre la main, Aussitôt il retombe, et tout effort est vain! Seulement un sourire éclaire sa figure Quand de la vierge il sent la lèvre chaude et pure Se poser sur sa lèvre et sur son front brûlant. Son regard se ranime et devient plus brillants; Mais ce n'est qu'un éclair! On le voit se déteindre: C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre, Le flambeau consumé que réveille un vent frais: Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais! Et tout était fini: la crainte et l'espérance, Les fidèles amours et la longue souffrance!

Evangéline en pleurs resta pieusement Près des restes sacrés de on fidèle amant. Une dernière fois, dans l'angoisse abîmée, Elle prit dans ses mains la tête inanimée, Doucement la pressa contre son coeur transi Et dit, penchant son front: O mon père merci!

Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre, Tes sapins résineux et tes cèdres altiers Se balancent encor sur le bord des sentiers; Mais loin de leur ombrage et de leur vertes ailes, Dans le même tombeau, les deux amants fidèles Dont les afflictions et les maux sont finis, Reposent, côte à côte, à jamais réunis! Ils dorment sous les murs d'un temple catholique! Leurs noms sont ignorés; la croix simple et rustique Qui disait au passant le lieu de leur repos Ne se retrouve plus! Comme d'immenses flots Roulent, avec fracas, vers une calme rive, Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active, S'agite chaque jour la foule des humains. Combien de coeurs blessés et remplis de chagrins Soupirent leurs ennuis et leur sollicitude, En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude! Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment! Combien de bras nerveux travaillent sans relâche En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche! Combien de pieds actifs se succèdent sans fin, En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin.

Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre Tes sapins résineux et tes cèdres altiers Se balancent encore sur le bord des sentiers; Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme, On entend murmurer un étrange idiome! On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger!... Seulement, sur les rocs que le flot vient ronger, Et sur les bords déserts du sonore Atlantique On voit, de place en place, un paysan rustique. C'est un pauvre Acadien dont le plaintif aïeul Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul, La terre de l'exil si lourde et si fatale. Et qui revint mourir à sa rive natale!

Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet. Sa fille porte encore élégant mantelet, Beau jupon de droguet, chapeau de Normandie. Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie. Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau; Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l'eau. Dans les veilles d'hiver, quand les vagues écument, Assis au coin de l'âtre où les fagots s'allument, De l'humble Evangéline on conte les malheurs; Et les petits enfants versent alors des pleurs. Et l'Océan plaintif vers ses rives brumeuses S'avance en agitant ses vagues écumeuses; Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots Comme pour se mêler au bruit de leurs sanglots!