Versos French Henry Wadsworth Longfellow Évangéline, Première Partie IV (Le lendemain matin, au lever du soleil)

French poem

Évangéline, Première Partie IV (Le lendemain matin, au lever du soleil)

by (1807–1882)

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Le lendemain matin, au lever du soleil, Quand le bourg de Grand-Pré sortit de son sommeil, Un océan de pourpre entourait les collines; Les ruisseaux babillaient; et le Bassin des Mines, Légèrement ridé par l'haleine du vent, Réfléchissait l'éclat du beau soleil levant; Et, sur les flots d'azur, les barques aux flancs sombres Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.

Après un court repos le Travail vint encor Du matin radieux ouvrir les portes d'or. Proprement revêtus des habits du dimanche Les joyeux paysans à l'allure humble et franche Arrivèrent bientôt des villages voisins. Ici quelques vieillards sur le bord des chemins, S'aidant de leurs bâtons, venaient par petits groupes. Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes, Passaient à travers champs, suivant, le long du clos, Le sillon qu'avaient fait les pesants chariots, Au temps de la moisson, dans l'herbe verte et tendre. On grondait le amis qui se faisaient attendre; Chacun fumait, causait, riait de toute part. Les groupes arrivés aux groupes en retard Criaient mille bons mots, mille plaisanteries. Les maisons ressemblaient à des hôtelleries. Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois, Se chauffant au soleil, les simples villageois Discouraient du danger qui menaçait leur tête. La maison de Benoit avait un air de fête. Là plus vive qu'ailleurs on trouvait la gaîté, Et plus charmante aussi l'humble hospitalité: Evangéline était au milieu des convives; Et son regard modeste et ses grâces naïves Avaient, ce matin-là, pour eux bien plus d'attrait Que le verre enivrant que sa main leur offrait.

On fit dans le verger les chastes fiançailles. Le soleil était chaud comme au temps des semailles: De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé; Le ciel brillait d'un feu tout inaccoutumé. Le prêtre dut conduit à l'ombre du feuillage Avec le vieux Leblanc notaire du village. Du bonheur des amants s'entretenant tous deux Basile et le fermier étaient assis près d'eux. Et contre le pressoir et les ruches d'abeille, Avec les jeunes gens aux figures vermeilles Etait le vieux Michel joueur de violon. Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson Qui tenait bien l'archet et battait la mesure En frappant du talon le tapis de verdure. Sur ses cheveux de neige on voyait, tout à tour, L'ombre de quelque feuilles ou les reflets du jour Passer quand les rameaux se berçaient à la brise. Son visage riant avec sa barbe grise Brillait comme un charbon qui s'anime au foyer Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer. Il promena l'archet sur les cordes vibrantes: L'instrument résonna: les danses délirantes Commencèrent sur l'herbe, à l'ombre du verger. Le gazon s'inclina sous plus d'un pied léger. Jeunes gens et vieillards s'unirent dans la danse. Les brillants tourbillons roulèrent en cadence, Sur l'émail du vert pré, sans trève, sans repos, Au milieu des ris francs et des tendres propos. La plus belle parmi toutes ces jeunes filles, La plus pure au milieu des vierges si gentilles, C'était Evangéline! et le plus beau garçon C'était bien Gabriel le fils du forgeron!

Le matin passait vite: on était dans l'ivresse! Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse! On entendit sonner la cloche de la tour; On entendit le bruit du sonore tambour. Et l'église aussitôt se remplit toute entière. Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière, Les femmes du village, en foule et tristement, Attendirent la fin de cet événement. Elles se cramponnaient aux angles de la pierre, Aux saules qui des morts protégeaient la poussière, Pour voir dans la chapelle à travers les vitraux, Avec un air d'orgueil, marchant à pas égaux, Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent Te tout droit à l'église à grands pas se rendirent. Au son de leurs tambours de sinistres échos Du temple profané troublèrent le repos. Un long frémissement s'empara de la foule Qui bondit comme un flot que la tempête roule. La porte fut fermée avec des gros verrous. Des féroces soldats redoutant le courroux L'Acadien plein de crainte attendit en silence. Bientôt le commandant avec fierté s'avance, Monte jusqu'à l'autel, se tourne et parle ainsi: —«Vous êtes en ce jour tous assemblés ici «Comme l'a décrété Sa Majesté chrétienne, «Honnêtes habitants de la terre Acadienne: «Or vous n'ignorez pas que le roi fut clément, «Fut généreux pour vous; mais vous autres, comment «A de si grands bienfaits osez-vous donc répondre «Consultez votre coeur il pourra vous confondre. «Paysans, il me reste un devoir à remplir, «Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir? «Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne? «Je viens pour confisquer, au nom de la couronne, «Vos maisons et vos biens avec tous vos troupeaux. «Vous serez transportés à bord de nos vaisseaux, «Sur un autre rivage où vous serez, j'espère, «Un peuple obéissant, généreux et prospère. «Vous êtes prisonniers au nom du Souverain.»

En été quelquefois quand le soleil de juin, Par l'ardeur de ses feux dessèche les prairies; Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries Tombent, une par une, au pied de l'arbrisseau; Qu'on n'entend plus couler le limpide ruisseau; A l'horizon de flamme un point sombre, un nuage, Portant dans son flanc noir le tonnerre et l'orage, S'élève tout coup, grandit, grandit toujours. Le soleil effrayé semble hâter son cours: Il règne dans les airs un lugubre silence: Le ciel est noir; l'oiseau vers ses petits s'élance; Et la cigale chante et l'air est étouffant; Le tonnerre mugit; le nuage se fend; Le ciel vomit la flamme: et la pluie et la grêle Sous leurs fouets crépitants brisent l'arbuste frêle, Et le carreau de vitre, et les fleurs et les blés. Dans un des coins du clos un moment rassemblés, Les bestiaux craintifs laissent là leur pâture.— Puis bientôt en beuglant ils longent la clôture Pour trouver un passage et s'enfuir promptement. Des pauvres villageois tel fut l'étonnement A cette heure fatale où le cruel ministre Eut sans honte élevé sa parole sinistre. Ils courbèrent le front sous le poids du malheur; Ils restèrent muets de peine et de terreur. Mais bien vite au penser de ce sanglant outrage, S'alluma dans leur âme une bouillante rage: Vers la porte du temple ils s'élancèrent tous. C'est en vain toutefois qu'ils redoublent leurs coups: Elle ne s'ouvre point! Des soupirs, des prières, Des imprécations et des menaces fières Font bien haut retentir en cet affreux moment Le lieu de la prière et du recueillement. Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile, Frémissant, agité comme un bateau fragile Que le vent de l'orage emporte sur les flots, Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots: —«A bas ces fiers Anglais! Ils ne sont pas nos maîtres! «A bas! ces étrangers! ces perfides! ces traîtres «Qui viennent en brigands détruire nos moissons! «Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons!» Il en aurait bien dit sans doute davantage, Mais un brutal soldat à la mine sauvage, Le frappant sur le front d'un gantelet de fer L'étendit à ses pieds avec un ris d'enfer.

Pendant que cette scène affreuse et sans exemple Se déroule, en plein jour, au milieu du saint temple, La porte du choeur s'ouvre et le père Félix, Dans sa tremblante main tenant un crucifix, Vêtu de l'aube blanche et de la sainte étole, Et le front entouré comme d'une auréole, S'avance d'un pas sûr jusqu'au pied de l'autel. Son coeur est abîmé dans un chagrin mortel; Il voit son cher troupeau qui crie et se désole, Lui parle avec douceur, et sa grave parole Retentit comme un glas le soir du jour des morts: —«Hélas! que faites-vous? et quels sont ces transports? «Pourquoi donc ces clameurs? Pourquoi ces colères? «J'ai pendant quarante ans travaillé comme un père «A vous rendre plus doux et plus humbles de coeur. «Et vous ne savez point supporter le malheur! «Aux âmes des payens vos âmes sont pareilles! «De quoi m'ont donc servi la prière et les veilles, «Si vous n'êtes pas meilleurs? Si vous ne savez plus «Pardonner aux méchants comme font les élus? «Si loin de pardonner vous cherchez la vengeance? «C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence «Ne la profanez point par d'aveugles excès. «La haine ne doit pas au temple avoir d'accès. «Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple, «Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple! «Voyez, mes bons enfants, quelles saintes douceurs «Dans ce regard rempli de tristesse et de pleurs! «Que de paix et d'amour sur cette lèvre pâle «Qui semble dire encore, au moment où s'exhale, «Comme un baume divin, le suprême soupir: —«Père, pardonnez-leur ce qu'ils me font subir»— «Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable, «Nous qui sommes l'objet d'une haine implacable; «O mon Père, pardon! pardon pour nos bourreaux!» Après un jour brûlant, s'il pleut, les arbrisseaux Verdissent dans les prés et nous semblent renaître. Tels les coeurs abattus, aux paroles du prêtre, Retrouvèrent la force et la tranquillité; Et les bons villageois, avec humilité, Levèrent sur le Christ des regards d'espérance Et s'écrièrent tous, oubliant leur souffrance En tombant à genoux sous les sacrés arceaux: «O mon père, pardon, pardon pour nos bourreaux!» Déjà le jour baissait. La voûte de l'église Prenait, de place en place, une teinte plus grise; Un clerc vint allumer les cierges de l'autel; Et le Père Félix, sur un ton solennel, Commença la prière; et, d'une voix plaintive, Mais avec un coeur plein de piété vive, Le peuple infortuné pendant longtemps pria. Prosternés à genoux, de l'Ave Maria Tous les pieux chrétiens à haute voix chantèrent, Les mots consolateurs, qui de nouveu montèrent Sur l'aile de l'amour, vers le trône de Dieu. Comme autrefois Eli sur un char tout de feu.

Cependant du village un grand trouble s'empare, Car on sait des anglais la conduite barbare; Et les yeux tout en pleurs, tremblants, épouvantés, Les femmes, les enfants courent de tous côtés. Longtemps Evangéline attendit son vieux père, A la porte, debout, sous l'auvent solitaire, Tenant sa main ouverte au-dessus des yeux Afin d'intercepter les reflets radieux Du soleil qui versait des torrents de lumière Dans les chemins du bourg et sur l'humble chaumière Dont il couvrait le toit d'un brillant chaume d'or; Du soleil que semblait vouloir jeter encor Un long regard d'amour sur cette noble terre Que venait d'enchaîner l'égoïste Angleterre. Sur la table était mise une nappe de lin: Déjà pour le souper étaient servis le pain. Un flacon de vieux cidre et le nouveau fromage Et le miel odorant comme la fleur sauvage: Puis au bout de la table était le vieux fauteuil. Inquiète et tremblante on la vit sur le seuil Jusqu'à l'heure tardive où, loin dans les prairies Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries, S'allongent vers le soir: Et comme une ombre aussi S'étendit la douleur dans son coeur tout transi. Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme, Comme un jardin céleste, exhalait le dictame De l'espoir, de l'amour et de la charité. Oubliant sa faiblesse et sa timidité Elle partit alors, et, dans tout le village, Par des regards amis, par un pieux langage, Courageuse, elle alla consoler tout à tour, Les vierges qui pleuraient leur tendre et pur amour; Elle alla ranimer les femmes désolées Qui revenaient, en pleurs, et tout échevelées, Dans leurs foyers déserts avec leurs chers enfants, car l'ombre de la nuit voilait déjà les champs.

Le soleil descendit derrière les collines, Et de molles vapeurs de folâtres bruines, De son orbe éclatant voilèrent les doux feux; De même qu'autrefois en des temps merveilleux Quand du Mont Sinaï descendit le prophète Un éclatant nuage environna sa tête. Et l'angélus sonna dans la vibrante tour A l'heure de mystère où s'efface le jour. Comme un pâle fantôme, anxieuse et plaintive, Marchant à pas pressés, Evangéline arrive A l'église où régnait un silence de mort. Elle cherche les siens et pleure sur leur sort; Elle entre au cimetière; elle s'arrête, écoute: Tout est calme et muet sous la modeste voûte. Un noir pressentiment, une vague souleur Dans son coeur abattu se mêle à la douleur; D'une tremblante voix deux fois elle s'écrie: «Gabriel! Gabriel!» et de sa main flétrie Elle assèche les pleurs qui coulent de ses yeux. Mais rien ne lui répond: tout est silencieux, Et les tombeaux des morts, dans le sein de la terre, Elèvent plus de voix, cachent moins de mystère Que ce temple qui semble un tombeau des vivants! Marchant le front courbé sur les sables mouvants Elle revient alors, l'esprit rempli de trouble, Au foyer paternel où son chagrin redouble A l'aspect désolé de chaque appartement Sous le toit solitaire entraient rapidement Les ombres de la nuit et les spectres livides: Les fantômes du soir hantaient les chambres vides. Le souper sur la table était encore entier Et la flamme dormait sous les cendres, au foyer. Sur l'escalier ses pas faiblement retentirent Et de tristes échos à leur bruit répondirent. De nuages épais le ciel était couvert. Elle entendit frémir, près du châssis ouvert, Le sycomore ombreux dont le riche feuillage Crépitait sous la pluie et le vent d'un orage. Déchirant le ciel noir, d'éblouissants éclairs D'une horrible lueur firent briller les airs. Le tonnerre roula de colline en colline. Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Evangéline Se rappela qu'au ciel est un Dieu juste et bon Qui voit tout l'univers s'incliner à son nom: Elle se rappela cette jeune servante Dont Leblanc avait dit l'histoire consolante. Son âme se calma, son front devint vermeil, Puis elle s'endormit d'un paisible sommeil.