French poem
Évangéline, Première Partie V (Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes)
by Henry Wadsworth Longfellow (1807–1882)
Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes, Fit pleuvoir sur Grand Pré ses feux en gerbes blondes Quatre fois, en dorant l'humble croix du clocher, Il disparut derrière un noirâtre rocher Qui découpait au ciel une ligne bizarre. A cette heure suave où l'aurore se pare Des roses qu'elle cueille à l'approche du jour Le coq joyeux chanta dans chaque basse-cour. Et pendant qu'il chantait, livides et muettes, Conduisant vers la mer leurs pesantes charrettes, Le chapelet au cou, les femmes, tour à tour, Sortirent, à pas lents, des hameaux d'alentour. Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes, Et puis, de temps en temps, elles s'arrêtaient toutes Pour regarder encore une dernière fois Le clocher de l'église et leurs modestes toits Et leurs paisibles champs et leur joli village, Avant que la forêt que borde le rivage Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards. Et les petits enfants, loquaces et gaillards Aiguillonnant les boeufs de leurs voix menaçantes Marchaient à leurs côtés, et leurs mains innocentes Serraient contre leur coeur quelques hochets bien chers Qu'il voulaient emporter de l'autre bord des mers.
Ils arrivent enfin dans ce lieu solitaire Où la Gasparau mêle, en bruissant son eau claire Aux flots de l'Océan. Pâles, les yeux hagards, On les voit sur la rive errer de toutes parts! On voit des paysans le modeste bagage Pêle-mêle entassé sur la berge sauvage! Et tout le long du jour les fragiles canots Le transportent à bord des superbes vaisseaux! Et tout le long du jour de nombreux attelages Chargés péniblement, descendent dus villages!
L'aile sombre du soir sur le bourge s'étendit: Un grand calme régnait. Soudain l'on entendit Le triste roulement des tambours à l'église. Une terreur profonde, une horrible surprise Des femmes du hameau font tressaillir les coeurs. Et, bravant des soldats les sarcasmes moqueurs, Elle courent au temple, en assiègent la porte. Mais voici qu'aussitôt, le front haut, l'âme forte, Les pauvres Acadiens défilent deux à deux. Mille ignobles soldats se tiennent auprès d'eux. Comme des pèlerins, bien loin sur quelque rive Vont ensemble chantant une chanson naïve, Un air de la Patrie, un antique refrain, Pour calmer la fatigue et l'ennui du chemin; Ainsi les prisonniers chantaient avec courage, Mais d'une voix plaintive, en allant au rivage; Et leurs femmes, leurs soeurs et leurs filles pleuraient! Tour à tour, cependant, ces chants pieux mouraient. Mais tout à coup voici qu'un nouveau chant commence! —«Coeur sacré de Jésus, ô source de clémence, «Coeur sacré de Marie, ô fontaine d'amour. «Hélas! secourez-nous en ce malheureux jour! «Nous somme exilés sur la terre des larmes! «Pitié! pitié pour nous dans nos longues alarmes!» Les jeunes paysans commencèrent d'abord; Puis les vieillards émus, à leurs pieux accord, Unirent aussitôt leur chant tremblant et grave Et le vent qui des prés portait l'odeur suave. Les femmes qui suivaient le cruel régiment, Et les petits oiseaux qui voltigeaient gaiement Sous la pourpre du ciel et la nue orgueilleuse! Mêlèrent à ces voix leurs voix mélodieuses!
Assise au pied d'un arbre à côté du chemin, En silence et le front appuyé sur sa main, Levant, de temps en temps, un oeil d'inquiétude Vers le bourg devenu comme une solitude, La jeune Evangéline attendait les captifs Comme le bruit des flots qui heurtent les récifs. Elle entendit leurs pas sur la terre durcie A leur touchant aspect son âme fut saisie D'un pénible tourment, d'une affreuse douleur. Elle voit Gabriel! quelle étrange pâleur Sur sa noble figure, hélas! s'est répandue! Elle vole vers lui, frissonnante, éperdue, Presse ses froides mains:«Gabriel! Gabriel! «Ne te désole point! soumettons-nous au ciel: «Il veillera sur nous! Et que peuvent les hommes, «Que peuvent leur desseins contre nous si nous sommes «L'un et l'autre toujours unis par l'amitié!» Sur ces lèvres de rose, à ces mots de pitié, Avec grâce voltige un triste et doux sourire; Mais voici que soudain sa chaste joie expire. Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs Elle voit un vieillard, dons les regards plaintifs Se reposent, de loin, avec amour, sur elle: Ce vieillard, c'est son père! Une peine mortelle, Un profond désespoir ont altéré ses traits! Il porte sur son front la trace des regrets: On ne voit plus le feu jaillir de sa paupière: Son humble vêtement est couvert de poussière. Lui jadis si joyeux il est tout abattu! Il parait dépouillé de force et de vertu. Parmi ses compagnons tristement il chemine; Il pleure en regardans sa chère Evangéline. Puis elle, avec transport, se jette dans ses bras, Le couvre de baisers, et s'attache à ses pas: Mais sa voix adorable et sa tendresse Du vieillard désolé calment peu la tristesse! C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots, Un spectacle navrant. Les grossiers matelots, En entendant les cris des malheureuses femmes, Plus gaiement replongeaient dans les ondes leurs rames: Par d'horribles jurons les soldats insolents Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents. L'époux désespéré parcourait la pelouse, Cherchant, de toutes part, sa malheureuse épouse. Les mères appelaient leurs enfants égarés, Et les petits enfants allaient, tout effarés, Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères. Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères; Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus! Ton enfant bien-aimé tu ne le verras plus! Et toi, petit enfant, tu commences la vie Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie! On sépare, en effet, les femme des maris; Les frères de leurs soeurs; les pères de leurs fils. Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache, Aux baisers maternels un matelot l'arrache Et l'emporte en riant, jusqu'au fond du vaisseau. Quels soupirs! quels transports! quels cris, ô Gasparau, S'élèvent alors de ta rive tranquille! Le jeune Gabriel et son père Basile, Sur deux vaisseaux divers, furent ainsi traînés, Tandis qu'auprès des flots restèrent enchaînés Benoit et son enfant, la douce Evangéline. Le soleil disparut en dorant la bruine. La nuit vint de nouveau; mais tout n'était pas fait. La moitié des captifs sur la grève restait. A son tour, l'océan, onduleux et limpide, Reflua vers son lit, laissant le sable humide Au loin tout recouvert d'algues, de noueux troncs, D'arbres déracinés et de flexibles joncs.
Cependant les canots échoués sur le sable Pour reprendre leur tâche impie et méprisable De la haute marée attendaient le retour. Auprès les matelots s'endormaient tour à tour Ignoblement repus de tabac et de bière. Parmi les chariots, le long de la rivière, Les pauvres exilés, sans abri, sans maison, Ayant pour toit le ciel, pour couche le gazon, Erraient plaintivement comme pâles ombres. Leur retraite semblait un amas de décombres. Vainement de s'enfuir à la faveur du soir Ils auraient, dans leur âme entretenu l'espoir, Epiant tous leurs pas, soupçonneuses, cruelles, Partout se promenaient d'actives sentinelles.
Alors comme le soir descendait sur les champs, On entendit les voix des troupeaux mugissants Qui laissaient la pâture et regagnaient leurs crèches. En broutant aux buissons les feuilles les plus fraîches. Mais la grasse génisse attendit vainement: L'étable était fermée; et son long beuglement Ne fit point revenir la joyeuse laitière Avec un peu de sel et sa blanche chaudière. Nul oiseau ne chanta le coucher de ce jour. On n'ouït point sonner l'Angelus dans la tour. On ne vit point surgir de légères fumées, Ni luire de lumière aux fenêtres fermées! Afin de réchauffer leurs membres engourdis Plusieurs paysans, parmi les plus hardis, Allèrent amasser, sur le tuf de la rive, Quelqu'épave venu au bord à la dérive, Et firent de grand feux. Bientôt on put les voir Qui venaient, tout à tour, sur des roches s'asseoir Autour de ces brasiers aux vives étincelles. L'on ouït encore, là, des menaces nouvelles, Des lamentations et des gémissements. Des enfants nouveau-nés les longs vagissements, Les pleurs et les sanglots des vierges et des femmes, Et les cris furieux des hommes dont les âmes Sortaient soudainement d'une longue torpeur Montèrent à la fois au trône du Seigneur. Et parmi les soldats dédaigneux et farouches, Sans craindre les jurons qui sortaient de leurs bouches, Passait silencieux le bon Père Félix: Et toujours dans sa main tenant le crucifix Il allait plein d'ardeur, humble et divin apôtre, Sans se décourager, d'une troupe vers l'autre, Pour calmer et bénir son peuple infortuné. En arrière des feux, sous un arbre incliné, Il vit Evangéline assise avec son père. Le front majestueux de ce vieillard austère Aux lueurs du brasier reluisait de pâleur; Son oeil hagard et fixe exprimait la douleur; Ses mains se bleuissaient; la vie ou la pensée Sur son front chauve et blanc paraissait effacée, Et sa lèvre livide était sans mouvement. Sa fille, toute en pleurs, prodiguait vainement Les plus aimables soins, la plus douce tendresse, Il était insensible aux pleurs de sa détresse Comme à son dévouement, comme à ses mots d'espoir. Sur les feux qu'attisait le léger vent du soir, Ouverts sinistrement, mornes, vitreux et ternes, Ses yeux étaient fixés pareils à deux lanternes Qui jettent, en mourant, une faible lueur. Un lugubre rayon, à travers la noirceur. —«Benoit! allons, Benoit, soyons forts dans l'épreuve «Et bénissons les maux dont le ciel nous abreuve.» Dit alors le bon prêtre avec force et respect. Il en aurait dit plus, mais au pénible aspect De ce vieillard mourant, de cette jeune fille Qui bientôt n'aurait plus ici-bas de famille, Son âme se gonfla; comme un chant dans les bois Sur sa lèvre entr'ouverte alors mourut sa voix. Il posa ses deux mais sur la vierge plaintive, Promena ses regards un moment sur la rive, Les leva, tout en pleurs, vers la voûte des cieux Où, dans la pourpre et l'or d'un sentier radieux, Le soleil bienfaisant, les étoiles sereines Roulent, avec accord, peu soucieux des peines Qui troublent ici-bas l'infortuné mortel. Et quand il eut fini d'invoquer l'Eternel, Il s'assit en silence auprès de l'humble vierge. Et tous deux bien longtemps, pleurèrent sur la berge. Une lueur parut du côté du midi. Quand de la lune d'août le disque ragrandi S'élève, vers le soir, à l'horizon de brume, Rouge comme du sang, tout l'espace s'allume Aux reflets argentés de l'astre de la nuit Chaque brin de verdure et chaque feuille luit; La mer semble rouler des flammes au rivage, Et l'on dirait qu'au loin brûle une vaste plage. Telle on vit, vers le sud, dans cette nuit d'horreur, S'élever et grandir l'effrayante lueur: Le bourg semblait couvert d'un sanglant et lourd voile; Dans un ciel embrasé l'on vit pâlir l'étoile; Puis elle disparut comme devant le jour; Les coteaux, les forêts et les toits d'alentour Reflétaient des clartés inconstantes et vagues; De sanglantes lueurs roulaient avec les vagues; Sur le bord de la mer, près des flots écumants, Les sables scintillaient comme des diamants, Les voiles, les huniers des navires superbes De feux aériens semblaient lancer des gerbes. Le sol parut trembler, il se fit un grand bruit Que redirent longtemps les échos de la nuit; Et l'on vit s'écrouler tout en feu, le village. Comme un arbre puissant qu'abat, pendant l'orage, Les carreaux de la foudre ou les fiers aquilons, Une épaisse fumée, en sombre tourbillons, S'éleva vers le ciel avec d'affreux murmures. Les lambeaux enflammés du chaume des toitures, Emportés dans les airs par un vent irrité Sillonnèrent longtemps l'ardente obscurité. Les flammèches, la cendre, en brûlante poussière, Tombèrent sur les flots de l'étroite rivière Et sur la mer houleuse, avec le grondement Du fer rouge qu'on plonge ne l'eau subitement. On entendit alors des jeunes tourterelles Les doux roucoulements et les battements d'ailes! On entendit le coq chanter dans le lointain Comme pour saluer le réveil du matin! On entendit les cris et les hurlements tristes Du chien qui de son maître interrogeait les pistes! Et les long beuglements des troupeaux inquiets! Et les vagues soupirs des profondes forêts! Et les hennissements des chevaux hors d'haleine Qui couraient effrayés, écumants, dans la plaine! Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux Comme le bruit qui trouble un camp aventureux Qui vient de s'endormir sur l'herbe des prairies, Ou sous leurs arceaux, près des rives fleuries Du joli Nebraska bordé de bois ombreux, Quand viennent à passer, par un soir orageux Tout auprès de l'endroit où s'élèvent les tentes, Les naseaux enflammés, les crinières flottantes, De sauvages coursiers qu'emporte le courroux Et d'agiles troupeaux de bisons au poil roux Qui courent s'élancer, tout couverts de poussière, Dans les vagues d'argent de la tiède rivière.
A l'aspect du fléau les malheureux captifs Firent trembler les airs de leurs accents plaintifs: —«Ils brûlent nos foyers! Hélas quelle est leur rage! «Nous ne reverrons plus notre joli village, «Nos paisibles foyers, notre temple béni, «Quand notre amer exil enfin sera fini!»
Parmi les paysans dispersés sur la berge, Etonnés et sans voix, le saint prêtre et la vierge Regardaient la lueur qui grandissait toujours. Assis à quelques pas, refusant tout secours, Benoit leur compagnon demeurait impassible Et semblait ne point voir la scène indescriptible Qui se passait alors sur le bord de la mer. Après quelques instants d'un calme bien amer, Lorsque pour lui parler tous deux ils se levèrent, O surprise! ô douleur! alors ils le trouvèrent Etendu sur le sol, froid et sans mouvement! Le prêtre lui leva la tête doucement; Et la vierge tombant à genoux sur la terre, Près des restes sacrés de son bien-aimé père, Poussa de longs sanglots et puis s'évanouit Et jusqu'à l'heure où l'aube au ciel s'épanouit Comme une fleur au bord d'un odorant parterre La pauvre enfant dormit ce sommeil de mystère, Ce lourd sommeil qu'on nomme évanouissement. Quand elle s'éveilla le fond du firmament Etait encore rougi par le feu du village; Les galets de la rive et l'herbe et le feuillage Etincelaient encor. Les amis l'entouraient. Pâles, silencieux, plusieurs d'entre eux pleuraient En reposant sur elle un regard de tristesse. Un grand cri s'échappa de son âme en détresse Et ses yeux, par torrents, répandirent des pleurs Alors qu'elle sentit le poids de ses malheurs. —«Enterrons sa dépouille au pied de ce grand hêtre, Dit aux captifs émus le vénérable prêtre, «Enterrons sa dépouille au bord des vastes mers; «Et si nous revenons après de longs hivers «Nous pourrons transporter son corps au cimetière «Et planter une croix sur sa froide poussière!»
Au bord de l'océan par les feux éclairé Le vertueux Benoit fut, sans pompe, enterré. Nul cierge ne brûla près de ses humbles restes; Nul chant n'alla frapper les portiques célestes; La cloche du hameau ne sonna point le glas; Mais le peuple gémit. La mer avec éclats Répondit, à l'instant, à ses plaintes funèbres. On aurait dit entendre, au milieu des ténèbres, Les versets alternés, graves et solennels Des moines à genoux devant les saints autels. Or ce fracas de l'onde annonçait la marée. Chaque barque du bord aussitôt démarrée, Bondit légèrement et glissa sur les flots. Les soldats au coeur dur, les sales matelots, Reprirent, tout joyeux, leur odieuse tâche, En chantant, et sifflant, et ramant sans relâche, Ils eurent bientôt mis sur le pont des vaisseaux Les colons qui restaient au bord des vastes eaux. Des vents impétueux dans les haubans sifflèrent; L'océan reflua; les voiles se gonflèrent, Et les vaisseaux, hissant leurs brillants pavillons, Ouvrirent, dans les flots, de bouillonnants sillons! Ils laissaient la ruine au milieu du village, Et la cendre des morts sous le tuf du rivage!