French poem
L’Habitude
by Iwan Gilkin (1858–1924)
Chez moi quand s’est-elle introduite, L’Habitude au pas solennel, Qui règle à présent ma conduite Et m’impose son rituel ?
Ce fut comme une humble servante Que je la pris dans ma maison : Mégère sournoise et savante, Elle en a chassé ma raison.
Son effroyable tyrannie A séquestré ma liberté Et change en honteuse manie Tout ce qui fut ma volonté.
Elle me conduit par l’oreille Au café traditionnel Et choisit pour moi la bouteille De rhum, d’absinthe ou de kummel.
Elle me ramène à la couche Où, par d’identiques baisers, Une quotidienne bouche Tourmente en vain mes nerfs usés.
Chaque rose de ma pensée Dans les ronces de mon travail Sous son poing dur tombe cassée : Mes vers ne sont que son bétail.
Vouée à la morne atrophie, Ma cervelle est un polypier Qui, fleur à fleur, se pétrifie Sous l’eau lourde de son vivier.
Et dans la ville où je m’échine À vivre, à dormir, à manger, Je ne suis plus qu’une machine Aux mains d’un pouvoir étranger.