Versos French Iwan Gilkin Le Preneur de rats

French poem

Le Preneur de rats

by (1858–1924)

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Allons que chacun me regarde ! Ne me reconnaissez-vous pas ? Bourgeois et marchands, prenez garde ! Je suis le vieux preneur de rats.

Avez-vous perdu la mémoire Des sorciers et des nécromants ? Deux flûtes, la blanche et la noire, Servent à mes enchantements.

Voyez ! tous les rats de la ville Trottent sur le sol effondré ; Ils viennent par mille et cent mille : Ils me suivront où je voudrai.

Par mes contes pleins de merveilles Je sais prendre aussi les enfants : Bambins et fillettes vermeilles, Tous suivent mes pas triomphants.

Je prends aussi les belles femmes : Mes chansons font frémir leur chair ; Elles me suivraient dans les flammes Les plus brûlantes de l’enfer.

Ô ville entre toutes les villes, Salut ! Tes longs et noirs hangars Où peinent des foules serviles, S’allument de fanaux hagards.

Dans les usines, les machines Aux flammes rouges des fourneaux Tordent leurs bras et leurs échines Comme des monstres infernaux.

Un énorme bruit d’eau murmure. Au pied des docks les flots boueux Balancent, dans la nuit obscure, Mille vaisseaux mystérieux.

Serpents de feu par les ténèbres, Des trains, broyant les ponts de fer, Vers d’énormes tunnels funèbres Roulent, tonnant, crachant l’éclair.

Sur les pavés, sur les bitumes, Où vont-ils, les lourds camions Qui cahotent au fond des brumes Les richesses des nations ?

Les ballots encombrent les rues, Engloutis par maint soupirail Ou levés par le bras des grues Glissant et grinçant sur le rail.

Voici les cafés, les vanilles, Voici le cuir roux des bisons, Les bois parfumés des Antilles Et les barils de salaisons ;

Voici les cotons et les laines, Voici les huiles par tonneaux, Les sacs rugueux gonflés de graines, Et les wagons de minéraux.

L’odeur des peaux et des épices Grise de rêves rudoyés Au fond des sombres édifices Un pâle peuple d’employés.

Ô jeunes hommes chlorotiques Qui languissez dans l’air fumeux Des noirs bureaux et des boutiques, Écoutez ! mes chants sont fameux.

Écoutez la flûte d’ivoire ! C’est un murmure, c’est la voix De la source où l’oiseau vient boire Parmi les fleurs, au fond des bois.

Ce sont les brises amoureuses Dans la beauté des clairs jardins, Caressant les roses heureuses D’un souffle de baisers lointains.

Dans l’air bleu des colombes blanches, Sur les lys des papillons d’or ! Dans l’herbe et sur les hautes branches Des fleurs, des fleurs, des fleurs encor !

C’est la chanson de la jeunesse Et de son beau rire vermeil Et de son éternelle ivresse D’amour, de joie et de soleil.

Aux sons divins, les jeunes hommes Redeviennent pareils aux dieux ; Leur joue a la fraîcheur des pommes, Leurs yeux, la lumière des cieux.

Leur front rayonne de génie, Leur cœur se gonfle de bonté Et dans une mâle harmonie Croissent leur force et leur beauté.

Et les vierges au clair sourire Tendent vers eux leurs bras charmants, Quand leur gorge où l’amour respire Frémit sous leurs longs vêtements.

Ainsi, la puissante musique Dans la chair coule avec le sang Et telle qu’un vin héroïque Exalte un peuple renaissant.

Cité, qui me devras ta gloire, Honore-moi ! Couronne-moi ! Tu seras reine dans l’Histoire Si tu prends mon verbe pour roi !

Mais quoi ! le mépris populaire ? Mais quoi ! l’outrage et les crachats ? Infâmes ! craignez la colère De l’Apollon tueur de rats !

Dans les ténèbres, dans la haine, Vous pullulez, vous dévorez ; Écoutez la flûte d’ébène Et la chanson dont vous mourrez !

Écoutez ! sanglots, soupirs, plaintes, C’est le désespoir dans l’effort, C’est l’angoisse dans les étreintes, C’est la volupté dans la mort.

La vénéneuse mélodie Dissout lentement la raison ; Avec elle la maladie, Entre de maison en maison.

De mystérieuses pensées Cernant les yeux violacés, Font pâlir les têtes lassées Et frémir les bras enlacés ;

Sur les roses sombres des lèvres, Brûlants, palpitants, éperdus, Au milieu des flammes des fièvres Tremblent les baisers défendus ;

Et les perversités subtiles De l’intelligence et du cœur Se glissent comme des reptiles Dans le plaisir et la douleur.

Quel haschisch, quelle jusquiame, Quel opium et quel éther Pourraient ainsi corrompre l’âme Pour mieux empoisonner la chair ?

Hallucinations morbides ! Voici d’étranges visions Qui mêlent des candeurs hybrides Au feu des noires passions.

Par d’inquiétants paysages, Sous les grands arbres ténébreux, De tendres et pensifs visages Éveillent l’amour dangereux ;

Mais du fond des fourrés sauvages S’échappe un chaud halètement Et le bruit des lointains orages Roule parfois sinistrement.

Ah ! sur la molle adolescence, Sa luxure, sa cruauté, Et sur la dégénérescence Des enfants qui m’ont écouté,

Flûte noire, voix des ténèbres, Répands la vengeance des cieux, Célèbre par ces soirs funèbres La mort des insulteurs de dieux,

Et dans l’ignoble et lâche ville Où règnent la haine et l’affront, Suscite par mille et cent mille Les rats qui la dévoreront !