Versos French Iwan Gilkin Le Portrait

French poem

Le Portrait

by (1858–1924)

Listen in the reader

Parmi les bahuts défoncés, Les tiroirs, les étuis, les boîtes Jonchant les consoles étroites D’opulents trésors délaissés,

Les satins et les brocatelles Et les torsades de velours Coulent sur le sol à flots lourds Et tout écumants de dentelles.

Des colliers étreignent en vain, Frustrés de la gorge promise, Le pied des verres de Venise Rougis sans lèvres par le vin.

Appel au poing fort qui le lève, De la panoplie échappé Gît, sur le lascif canapé Où dorment des roses, un glaive.

Dans ces bols d’or dont les béryls Émerveillent l’orfèvrerie, Pour une absente songerie Fument-ils, les benjoins subtils ?

Et vers quels pleurs morts, des sardoines Des ciboires et des rhytons Tombe sans espoir de boutons La mort des lys et des pivoines ?

Dédaigneux du vain attirail Des bibelots et des potiches, Mes yeux par eux-mêmes plus riches Contemplent leur propre travail.

Qu’importe l’inutile somme Des objets changeants et divers À qui sait voir, vaste Univers, Ta profonde image dans l’Homme ?

Arrière aujourd’hui le manteau Hermétique avec la simarre Qu’une chimère en feu chamarre, Et la mitre et le triple tau !

Je veux accomplir les miracles Sacrant les prêtres et les rois, Sans brandir les sceptres, les croix, Les coupes ni les saints pentacles.

Assis devant l’étroit miroir, Peintre inquisiteur et fidèle, Ma face est l’unique modèle Choisi par mon cruel savoir.

Voici ma bouche de porphyre, Sarcophage de maint secret, Répertoire de maint décret Qu’un mensonge mystique inspire

Ma bouche lourde, aux doux et mous Baisers buvant la chair qui vibre, Ma bouche où vibre, fibre à fibre, Tel péché de nul prêtre absous,

Ma bouche terrible, ma bouche Aux lèvres folles de ton corps, Ô mon ivresse, ô mon remords, Chère âme enfantine et farouche !

Voici mes yeux de clair métal Qui vont fouiller comme des sondes Au fond boueux des cœurs immondes L’avenir vengeur et fatal,

Mes yeux pareils à des mâchoires Broyant entre leurs cils puissants Avec les beaux yeux innocents De sombres yeux blasphématoires,

Mes yeux, ah ! mes yeux anxieux De ciel, de miracle et de flammes, Mes yeux en pleurs, affamés d’âmes Et repus de corps vicieux.

Voici mon front dur, forteresse Où mon invincible vouloir Masque son dangereux pouvoir D’un fard de joie et de tendresse.

Tour d’ivoire des hauts concepts, Cathédrale des saints mystères Où l’encens bleu de mes prières Monte au vertige des transepts.

— Dans le reflet où j’étudie L’essence occulte de mes traits J’entrevois les signes secrets De mon étrange maladie ;

Et ces stigmates douloureux Dénonçant mes œuvres coupables Avec les poisons redoutables Cachés en mon cœur ténébreux,

Sur la toile ma main sincère Les retrace inflexiblement Pour éterniser le tourment Qui me ronge comme un ulcère ;

Car mon magnétique pinceau Mieux que la baguette d’un mage Fait dans sa symbolique image Jaillir mon âme à fleur de peau.

Dans la salle austère et claustrale, En un morne cadre de fer S’isole le portrait amer Loin de la fenêtre augurale.

Unique objet de mes pensers, Mon idéal et mon exemple, À toute heure je le contemple, De mes regards jamais lassés.

Il m’enveloppe et me pénètre D’un fluide mystérieux : Ses yeux s’élancent dans mes yeux, Sa voix parle au fond de mon être.

Il dit : « Contemple sans désir ; « Affranchis-toi de l’espérance ; « Le monde n’est qu’une apparence « Où la main ne peut rien saisir.

« Veux-tu la couronne suprême « Qui te sacrera plus que roi ? « Le joyau divin gît en toi : « Cherche ton bonheur en toi-même.

« Sans vœux, sans haines, sans amours, « Veuillons être ce que nous sommes ; « Va ! dans les ténèbres des hommes « Sois la lumière de tes jours. »

Ainsi parle ma sage image Et toujours mes yeux plus hagards Boivent le feu de ses regards Et s’hypnotisent davantage.

Et dans l’étrange envoûtement Obsédé par sa ressemblance, Mon Être sur sa propre essence Se moule plus étroitement.