French poem
Les Livres
by Iwan Gilkin (1858–1924)
Les livres, les beaux livres lus Dans la fuite des heures brèves, Les livres par le cœur élus Nous enveloppent de leurs rêves.
Doux, amers, joyeux ou cruels, Chantant la tendresse infinie, Les profonds plaisirs sensuels Ou la souffrance et l’agonie,
Leurs charmes subtils et puissants Mieux que les haschischs balsamiques Éblouissent l’âme et les sens De mille visions féeriques :
— Fendant les vagues, le steamer Porte vers d’étranges rivages Des cœurs gonflés d’un spleen amer Et brûlés de désirs sauvages ;
Par les orients amoureux, Dans les forêts aromatiques Dansent pour les rois langoureux Des bayadères extatiques ;
Plus simplement, tout près de nous, Sœur de la femme qui nous aime, Un être familier et doux Se meurt dans un baiser suprême ;
Puis, c’est le rêve du savoir Et le chagrin des yeux moroses Qui dans l’univers veulent voir La vaste inanité des choses ;
Et c’est, ô poignante rancœur ! La passion qui se déchire Et dissèque son propre cœur Dans un effroyable martyre ;
Enfin, c’est le cloaque affreux Où grouille tout un peuple immonde De loqueteux, de miséreux, L’opprobre et la douleur du monde.
— Quintessence des passions, Surextrait fatal de la vie Où le jeu des émotions Se multiplie et s’amplifie,
On peut, sans quitter son fauteuil, S’injecter mille ans d’existence Dans l’amour, la gloire ou le deuil Exaltés en névrose intense.
Ainsi, tout chargés de poison, Par leurs invincibles magies Les livres troublent la raison Et détruisent les énergies,
Car les adolescents chétifs Qui boivent leurs divins mensonges, Demeurent à jamais captifs Dans la molle extase des songes.