Versos French Jacques Normand 5 (Depuis dimanche une heure et quart…)

French poem

5 (Depuis dimanche une heure et quart…)

by (1848–1931)

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Depuis dimanche une heure et quart Le ciel, à mes désirs prospère, A bien voulu me rendre père… Et je viens vous en faire part.

Chut ! chut ! — Dans la pièce voisine Il sommeille, mon premier-né, Au fond du berceau tout orné De dentelle et de mousseline.

J’avais beau soutenir que non, Chacun disait dans la famille : « Ce ne peut être qu’une fille ! » J’en étais sûr : c’est un garçon !

Un gros garçon ! — Et sans système, Sans vain amour-propre d’auteur, Un garçon qui me fait honneur Et me rend tout fier de moi-même !

Ma femme — un ange, un cœur parfait ! Mais qui n’est pas très, très-jolie — Comme un fait évident, publie Que l’enfant est tout son portrait.

Elle a mis cela dans sa tête ! Je ne la contredis en rien… Mais, à dire vrai, je crois bien Qu’elle est dans une erreur complète.

Si vous pouviez un seul moment Voir mon héritier, sa tournure, Son profil à la ligne pure, Son corps au souple mouvement,

Son front noble, la courbe fière De son nez, ses yeux bleu d’azur… Vous vous écrieriez, j’en suis sûr : « C’est tout le portrait de son père ! »

Pour le baptême on a déjà Choisi le parrain, la marraine ; Les noms arrivent par douzaine : C’est celui-ci, c’est celui-là !

Bref, chacun intrigue, cabale, Plaide pour le saint de son choix : On ferait moins de bruit, je crois, Dans une lutte électorale.

Non contents de le baptiser, Nos amis, dévoilant d’avance Tout le cours de son existence, Prétendent la prophétiser.

Les femmes le font militaire Et colonel du premier coup ; Le parrain, plus simple en son goût, Rêve le titre de notaire.

« Industriel ! quel bel état ! » Dit un oncle dans l’industrie. « Le barreau ! mais c’est là la vie ! » Répond mon cousin l’avocat.

« Qu’à la culture il se destine ! » Dit le grand’père, agriculteur. « Croyez-moi, me dit le docteur, « Qu’il fasse de la médecine ! »

Mon Dieu ! Quel sera son métier Dans vingt ans, messieurs, je l’ignore… Ne m’en tourmentez pas encore : Tâchons d’abord qu’il soit… rentier !

C’est pour moi chose secondaire Que son avenir, et j’attends Qu’il commence à faire ses dents Pour songer à ce qu’il doit faire !

D’ailleurs… Eh bien ! qu’est-ce ceci ? Quels cris me déchirent l’oreille ? C’est mon héritier qui s’éveille… Il s’éveille toujours ainsi !

Il va, pendant une heure entière, Crier sans cesser un moment… Moi, je trouve cela charmant : Il a l’organe de son père !

Il est gai sitôt qu’il me voit… Ne le dites pas à sa mère, Car elle prétend qu’au contraire Il pleure dès qu’il m’aperçoit.

Allons, voilà qu’il recommence ! Oui, petit tyran, me voilà ! Rien ne vaut pour lui son papa, Je vous le dis en confidence.

Ah ! certes ! c’est bien mon portrait ! Et j’en rends grâce à la nature : On aime à voir sa signature Au bas des actes que l’on fait !

Et puis… mais je ne pense guères, Tant je me sens le cœur joyeux, Combien je dois être ennuyeux En vous racontant mes affaires !

Les moments paraissent si courts Quand on parle de ce qu’on aime ! D’ailleurs, c’est plus fort que moi-même : On n’est pas père tous les jours !

Près de cet être frais et rose Je suis comme ragaillardi… Allons voir s’il n’a pas grandi Depuis si longtemps que je cause.

Que voulez-vous ? je fus bavard… Daignez m’excuser : c’est la joie !… Et permettez qu’on vous envoie Ce gai billet de faire part !