Versos French Jean Aicard Soldat-Poète

French poem

Soldat-Poète

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Tu pars, soldat, pour l’Algérie; Pars, c’est encore la patrie. Suivi des cœurs, suivi des yeux, Pars joyeux.

Quitte la France pour la France; Pars, joyeux comme l’espérance; Pars; c’est peut-être un beau péril: Non l’exil.

Tu vas retrouver, camarade, Les souvenirs de la croisade; Des temps où l’on baisait le bois De la Croix.

En Afrique, on boit dans des coupes; Là, les chevaux ont sur leurs croupes Des tapis de soie éclatants Et flottants.

L’âme des preux y vibre encore, Dans l’air bleu, dans le flot sonore; Tes yeux reverront, éblouis, Saint Louis.

Tu vas admirer la prière De l’Arabe, dans la poussière, Sous les nobles plis des burnous, A genoux.

Tu vas voir une foi vivante, Malgré ce que le siècle invente De doute et de raisonnements Assommants.

Tu vas voir, le turban en tête, Les bédouins qui croient au Prophète, Et,--mon colonel, tu souris!-- Aux houris.

Tu vas entendre, en criant grâce, Des noirs,--musiciens de race; Et le tobol, la derbouka De Barka.

Tu vas voir les conteurs arabes Égrener les lentes syllabes Comme les grains des chapelets: Entend-les.

Tu vas voir, transpercés d’un glaive, Les Aïssaouas, qu’on élève A mâcher du verre et du feu... Oh! mon Dieu!

Sur les ruines de Carthage, Comme un ancien grand personnage, Tu vas pleurer,--sois-en certain,-- En latin!...

Tu vas fouler des mosaïques; Acheter des bijoux antiques, Ouvrages de quelques hardis Érudits.

Ne vois pas la danse du ventre! --Plus de lion!... Va voir un antre. Songe à Cervantès, à Pança... Pense à ça!

Songe aussi que l’humeur badine A l’humeur noire pour cousine, Et vois que je suis sérieux, A mes yeux.

Assure Mirah, la négresse Au rire blanc,--de ma tendresse, Et dis tout ce qui te plaira A Zorah.

A Fatma, qu’elle est sans pareille, Avec ses jasmins sur l’oreille, Et son grand pantalon bouffant, Chère enfant!

A... Aïcha, qu’on se rappelle Qu’elle est aussi bête que belle, De fuir le pays du lion, Pour Lyon!

A Bab’Azoun, mon noir confrère, Si tu veux vous entre-distraire, Conseille de faire semblant D’être blanc!

Dis au diable,--puisqu’il est nègre,-- Que l’esprit français tourne à l’aigre, Et de nous emporter un peu Jusqu’à Dieu!

A CHARLES DE P.

Pourquoi l’as-tu quittée, ô mon cher capitaine, L’Afrique où le désert te rapprochait de Dieu? Où, chaque soir, fidèle à ta marche certaine, L’Étoile du Berger te guidait de son feu?

Tu voyais un pays à simple grande ligne Comme en virent chez eux Moïse et Jésus-Christ; Tu voyais refleurir, sur les coteaux, la vigne Morte chez nous d’un mal qui ronge aussi l’esprit.

Tiens, nous sommes en mai: c’est la fête des roses! Mais il n’en fleurit point dans les cours des maisons! Ici, tu ne verras que de petites choses, D’ignobles appétits,--et jamais d’horizons.

Pourquoi reviens-tu?--L’heure est assez mal choisie, Car l’action hésite, et nous ne pensons pas! Cœur de soldat-héros, tout plein de poésie, Retourne te grandir aux grandeurs de là-bas!

Ici, point d’idéal. Récompense au plus leste, A qui saute plus haut le plus comiquement! Pas un n’ose l’aveu de la foi qui lui reste! ... Mon héros, tu reviens dans un mauvais moment.

Une fausse gaîté parade sur la scène... Surtout n’y parlons plus de martyre et de mort! Rions! gloire au bon mot. Honneur au mot obscène... Les canards ont fait couin: le chant du cygne a tort!

Guerre à tout idéal! Sus à l’idéaliste! Le pire est qu’on s’oublie, et qu’on a, par instants, Honte d’être soi-même et de s’avouer triste, Et qu’on est trivial pour être de son temps.

On a pour le talent, les vieillards et les femmes, Ce manque de respect dont plus d’une sourit!... Oh! qui nous refera des cœurs, de grandes âmes? Qui viendra terrasser l’analyse et l’esprit?

Qui nous rendra la France avec sa gaîté saine, Son goût cornélien pour les efforts virils, Pour les pleurs généreux, pour la grandeur humaine, Pour la mort bien soufferte et les nobles périls?

L’art a le geste louche et l’allure mauvaise; Ce qu’on cherche n’est pas le beau: c’est le succès. Grâce unie à la force, élégance française, En est-ce donc fini de ce qui fut français!

... Va, retourne, mon frère, à tes déserts d’Afrique; Va voir sous son burnous, pauvre avec l’air d’un roi, L’Arabe au geste lent, simple comme l’antique, Noble, vivre et mourir dans l’orgueil de sa foi!

Va les voir, sur les rails, lorsque le train s’arrête, Sortir de leurs wagons, le soir, cinquante ou cent, Et tous, courbés, frappant le sol avec la tête, Vers la Mecque tournés, prier le Seul Puissant!

Va les voir faire en paix ce qu’ils croient devoir faire, Sans s’occuper d’un mot ou d’un rire moqueur, Gravement, comme s’ils n’avaient pas d’autre affaire, Vaincus, que de donner un exemple au vainqueur.

Et puis, soldat, au seuil de la tente de toile, Avant de t’endormir, tu pourras librement Voir, dès l’aube et le soir, Zorah, la Belle Étoile, Briller, près de la lune, au bord du firmament.