French poem
Le Triomphe de l’Amour
by Jean-Baptiste Rousseau (1670–1741)
Filles du Dieu de l’univers, Muses, que je me plais dans vos douces retraites ! Que ces rivages frais, que ces bois toujours verts Sont propres à charmer les âmes inquiètes ! Quel cœur n’oublîroit ses tourments Au murmure flatteur de cette onde tranquille ? Qui pourroit résister aux doux ravissements Qu’excite votre voix fertile ? Non, ce n’est qu’en ces lieux charmants Que le parfait bonheur a choisi son asile.
Heureux qui de vos doux plaisirs Goûte la douceur toujours pure ! Il triomphe des vains désirs, Et n’obéit qu’à la nature. Il partage avec les héros La gloire qui les environne ; Et le puissant Dieu de Délos D’un même laurier les couronne.
Heureux qui de vos doux plaisirs Goûte la douceur toujours pure ! Il triomphe des vains désirs, Et n’obéit qu’à la nature.
Mais que vois-je, grands Dieux ! quels magiques efforts Changent la face de ces bords ! Quelles danses ! quels jeux ! quels concerts d’allégresse Les Grâces, les Plaisirs, les Ris et la Jeunesse, Se rassemblent de toutes parts. Quel songe me transporte au-dessus du tonnerre ? Je ne reconnois point la terre Au spectacle enchanteur qui frappe mes regards.
Est-ce la cour suprême Du souverain des Dieux ? Ou Vénus elle-même Descend-elle des cieux ?
Les compagnes de Flore Parfument ces coteaux ; Une nouvelle Aurore Semble sortir des eaux ; Et l’Olympe se dore De ses feux les plus beaux.
Est-ce la cour suprême Du souverain des Dieux ? Ou Vénus elle-même Descend-elle des cieux ?
Nymphes, quel est ce Dieu qui reçoit votre hommage ; Pourquoi cet arc et ce bandeau ? Quel charme en le voyant, quel prodige nouveau De mes sens interdits me dérobe l’usage ? Il s’approche, il me tend une innocente main: Venez, cher tyran de mon âme;
Venez, je vous fuirois en vain ; Et je vous reconnois à ces traits pleins de flamme Que vous allumez dans mon sein. Adieu, Muses, adieu : je renonce à l’envie
De mériter les biens dont vous m’avez flatté : Je renonce à ma liberté : Sous de trop douces lois mon âme est asservie ; Et je suis plus heureux dans ma captivité, Que je ne le fus de ma vie Dans le triste bonheur dont j’étois enchanté.