French poem
_Frère Et Sœur_
by Jean Lorrain (1855–1906)
Pour Henri Bauër:
A vous cette âme d'automne, mon cher ami, puisque vous voulez bien leur trouver quelque charme.
J. L.
Comme un lointain étang baigné de clair de lune, Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli. Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli, S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune.
Les croyances d'antan s'effritent une à une, Tandis qu'à l'horizon suavement pâli, Un vague appel de cor, un murmure affaibli Fait vibrer le silence endormi sur la dune.
O pâle vision, étang crépusculaire, Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire, O nostalgique écho des étés révolus!
Un trou saignant au front, les espérances fées, De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées, Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.
Et les belles mains appuyées aux touches de l'orgue prolongent un lamentable et faible et morne accord, qui émeut comme un appel et s'éteint comme un sanglot.
Elle s'est tournée un peu vers lui et leurs yeux se rencontrent, chargés d'une indicible tristesse; leurs yeux de nuance semblable et au regard pareil, car ils sont frère et sœur, et la tendresse qui les unit est si profonde, qu'une seule et même âme semble palpiter dans ces deux corps issus de la même mère, mais de pères différents.
Ils sont seuls dans le grand hall en rotonde de l'historique château Louis XIV, où vingt-quatre fenêtres ouvrent d'un côté sur le Versailles en miniature du parc, ce parc fabuleux que, de l'autre côté du cintre, vingt-quatre croisées en haute glace reflètent; entre chaque ouverture, un hautain fût de marbre érige un buste de l'époque, prétentieusement coiffé de la perruque à marteaux; au-dessus, quarante-huit fenêtres en loggia découpent ou répercutent le ciel brumeux de novembre, tandis que du plafond en coupole, ouaté de nuées d'aurore et d'iris, une gigantesque lanterne dorée descend, mordue par le bec d'un grand aigle planant, les ailes éployées, au centre d'une gloire d'or.
En bas, sur des luisances de dalles, d'épais tapis de Perse, et, mêlés çà et là à d'authentiques et somptueux meubles de l'époque, des fragiles et coûteux bibelots de ce temps.
O la détresse et l'aspect d'abandon de ce quasi royal domaine, dont un Bourbon fut l'hôte et dont les princes du sang étaient les tributaires, au milieu de ces bois trempés de pluie, sous ce ciel lavé et mou; oh la tristesse de ce château d'antan, où la mélancolie de larges fossés pleins d'eau s'aggrave encore de la rouille des feuilles et de l'adieu flottant de la saison!
O splendeurs disparues que les modernes millions essaient en vain de faire renaître, héroïque passé d'une demeure classée et demeurée célèbre dans les fastes de l'Art avec ses toits élevés par Mansart, ses hautes et profondes pièces aux volets décorés par la main d'un Mignard, aux plafonds animés par Poussin et Lebrun, tandis qu'au-dessus du chambranle des portes sourient des nudités, déesses ou favorites, peintes par Largillière.
Et dans le vaste parc dessiné par Le Nôtre, les parterres symétriques, ornés en leur milieu de grands vases de marbre, s'étendent à l'infini entre des rangées d'ifs et de pins bien taillés, cônes de bronze vert: çà et là s'arrondit la cuvette d'un bassin où quelque jet d'eau fuse d'entre les mains verdies d'une nymphe ou d'un triton; et ce sont, dans des lointains de rêve, des charmilles, des terrasses et des lents escaliers, qu'embruine une petite pluie, décor grandiose que délabre l'automne, et pourtant presque neuf, où s'évoquent et s'imposent les pompeux personnages à cuirasses et cothurnes de la Princesse d'Élide ou de l'Ile enchantée de notre Poquelin.
Et devant le morne paysage aulique, paysage de théâtre et de convention, avec ses files d'obligatoires statues le long des boulingrins, paysage comme peint, où le sable humide des allées et le feutre des pelouses sont les seules notes de nature, le frère au front creusé, sérieux, adolescent, trop nourri de Baudelaire, malade des Hartman et des Schopenhauer; la sœur, frêle jeune fille au sourire souffrant, énervée de musique, d'ébranlantes auditions de Schumann et Wagner, passionnée de Berlioz, de Saint-Saëns et de Franck; tous les deux, atteints de l'incurable ennui des enfants nés trop riches, s'attardent, frissonnants et les yeux visionnaires, aux dangereuses et morbides langueurs des accords mariés des musiques charmeuses et des vers savants.
Au loin, très loin, dans la grisaille mouillée du crépuscule, au fin fond du parc, un monumental Louis XIV équestre se silhouette en or, lauré comme un César; et des fagotteurs harassés sous leur charge, passent, rapetissés, presque au ras des gazons.
Mercredi, 2 novembre 1892.