French poem
Galatée
by Jean Moréas
« Oublie, ô Cyclope, sauve tes vœux Du réseaux gracieux D’un regarder où tu te fis enclore. Déjà, sous un chef verdissant la source bruit, Déjà l’églantier se colore, Déjà l’arbre sylvestre porte fruit. Oh, pourquoi, Cyclope, en toi l’hiver encore Et que n’es-tu pressant les pis abondants De la génisse profitable ! Vois les taureaux mêler leurs cornes, entends Bêler tes brebis à l’étable. »
Vieux Mélibée, ainsi tu parles.
Soufflent malins aux tiges qui florissent, « Les autans Soufflent malins aux tiges qui florissent, Maligne est la pluie aux épis qui mûrissent. Et l’arc d’Éros, si les traits ne partent doubles, blesse Soulas et liesse. Si la mare, au roseau, si l’onde pure, au peuplier il faut, Soupire-t-elle la palombe après le gerfaut, La carpe après l’hameçon ? Après le taon sonore, Soupire-t-il le bœuf ? Ô Cyclope, oublie ore Dame qui n’a franchise. Sache, plutôt, que le verger D’épices soit garni, ou qu’un feuillage étranger Ente l’antique tronc, et que dans la corbeille, Faite de baguettes de saule, et d’osier léger, Avecque soin le lait se caille. »
Avecque soin le lait se caille. » Ainsi tu parles, vieille Cotytaris.
Oublie ! oublie ! Euh, foin De vos thriacles, bélîtres, botteleurs de foin, Langues radoteuses ! Qu’il ait Un bois retors et de mainte coudée Le front d’un cerf nouvelet, Que, badin, le cerf aux abois frappe L’herbe, d’un pas alterné, Ou que, surpris, le chien du Ménale Par le lièvre soit mené ; Que l’homme amputé de sa dextre Tire l’épée à-deux-mains, Que le perclus vainque à la course Atalante aux pieds soudains, Que la mule rétive et la cavale Mâchent comme gingembre leur mors, Et qu’elle se rengorge, la taupe De deux yeux d’Argus : alors Lorsque vous aurez dit : Oublie, oublie, ô Cyclope ! Vos bouches parleront selon leur nature de bouche, et non Telle la peau d’un vieil onagre Qui raisonne au tympanon.
Ô Mélibée, aussi, Ne disais-tu pas Chariclée En grief souci De ne voir, dans ma barbe mêlée, Le ruban, dont présent me fit, Par sa main, son cœur déconfit ? Ô Cotytaris, maquerelle, Ta face rusée, en son pli Cèle et décèle ; Comme Corinne serait aise S’elle avait par mes travaux empli De lait, son tétin rose et fraise.
Mieux que Corinne, sous la tunique détorse, Nulle n’a la cuisse potelée ; Couleur du cèdre dépouillé de son écorce Sont les cheveux de Chariclée. Corinne a les cheveux comme une lueur. Mais Galatée a tout mon cœur, Chariclè’ bonne et doucette et tendre Baisse ses yeux de pierre aventurine ; Telle la bacchante de Thrace sait s’étendre D’audace barbelée, Corinne. Chariclé’ charme par sa pudeur, Mais Galatée a tout mon cœur,
Galatée, mon beau souci, Dame, Ma Dame sans merci, De ce cœur, telle la plaine féconde, M’allez-vous faire un cœur plus dénudé Que le bois par l’hiver émondé, Et plus stérile que l’onde. Galatée ! l’osmonde Joliette, L’aneth éclos à la matinale fraîcheur, la sarriette, L’ache, si ma main les cueille, Des ronces ne valent la feuille. Galatée ! l’ambre en chapelet, Le grenat semblable à la flamme, comme lait Les perles sitôt remuées, Prases, jaconces, si j’en veux Tresser vos boucles de cheveux, En roche bise sont muées. Chères mains à toutes grâces vouées, Dame douce ! cette guerre cessez, Et de pitié (comme L’épine porte l’amome) Votre rigueur fleurissez.
Merci crié au vent, trop durable rigueur, Peu prisée amitié, cœur en vaine langueur Et dure embûche ; Mon cœur plus vainement langoureux que l’oiseau Après le haut bocage, alors qu’en un réseau Son vol trébuche.
Ses yeux si clairs, ses fosseleux souris, Son vaillant corps, son venir, son aller, Et les doux mots dont ell’ sut me parler, Et le beau teint, de son âge le prix, Son teint si beau, comme rose en pourpris, Et qui la fais à Cyprine sembler : Dons sans guerdon ! vous me deviez embler Valeur et l’heur en vos lacs entrepris. D’amour où n’est ni cautèle ni vice J’avais juré de vous faire service, Ô Dame, hélas ! las ! félon à moi-même. L’eau, à la fin, la pierre drue perce, Mais non de vous la cruauté extrême Mes tristes pleurs, car trop m’êtes adverse.
Printemps et Mai Ont parfumé Et val et plaine ; Zéphyr haleine. De-ci de-là ballent, farauds, Pastourelles et pastourcaux. Où trouver, las ! Trêve et soulas À ma grand’peine ?