Versos French Jean Moréas L’épouse fidèle

French poem

L’épouse fidèle

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À la fraîche fontaine, Sous le grand peuplier, À la fraîche fontaine S’arrête un cavalier.

Son noir cheval est blanc D’écume et de poussière, Il est blanc de la queue Jusques à la crinière.

À la fraîche fontaine, Sous le grand peuplier, À la fraîche fontaine S’arrête un cavalier.

— « La belle qui puisez Dans le seau d’or cerclé, Versez au cavalier Et versez à la bête. »

Elle verse de l’eau Sans relever la tête, Elle verse de l’eau Avec un long sanglot.

« — Qu’avez-vous donc, la belle, À sangloter ainsi ? Avez-vous du chagrin, Avez-vous du souci ?

— Mon mari fait la guerre. Voilà sept ans à Pâques. J’attends encore un an Et puis j’entre au couvent.

— Votre mari, la belle, Est mort l’hiver dernier, Et j’ai payé les chantres, Les chantres et le prêtre.

— Si vous avez payé Les chantres et le prêtre, Je vous rendrai l’argent, L’argent et l’intérêt.

— Rendez-moi donc, la belle, Rendez-moi le baiser Que j’ai mis sur ses lèvres Avant de l’enterrer !

— Comme des fleurs au vent Mes baisers sont allés ! Je vous rendrai l’argent, L’argent et l’intérêt.

— Réjouis-toi, la belle, Car je suis ton mari. J’ai dans mon escarcelle Cent bagues de rubis.

— Pour les doigts de ma main Vos bagues sont trop grandes ; Passez votre chemin, Seigneur, et Dieu vous garde.

— Dans ton jardin le myrte Fleurit même en octobre, Une lampe d’ivoire Brûle dans ton alcôve.

— Avec notre voisine Vous avez bavardé. Des signes de mon corps Dites, et je croirai.

— Un joli signe blond Frise à ton cou de lait, Un autre orne ton ventre Et seul, je l’ai touché.

— Nourrice, ma nourrice. Va dresser notre lit, Car c’est lui mon mari, C’est lui mon bien-aimé ! »