French poem
V
by Jean Moréas
Bientôt viendra la neige au blanc manteau d’hermine: Dans les parcs défeuillés, sous le ciel morne et gris, Sur leurs socles, parmi les boulingrins flétris. Les Priapes frileux feront bien triste mine.
Alors, ma toute belle, assis au coin du feu, Aux rouges flamboiements des bûches crépitantes, Nous reverrons, au fond des visions latentes, Le paysage vert, le paysage bleu;
Le paysage vert et rose et jaune et mauve Où murmure l’eau claire, en les fouillis des joncs, Où se dresse au-dessus des fourrés sauvageons Le cône menaçant de la montagne chauve.
Nous reverrons les bœufs, les grands bœufs blancs et roux, Traînant des chariots sous l’ardeur tropicale. Et sur le pont très vieux la très vieille bancale Et le jeune crétin au ricanement doux.
Ainsi nous revivrons nos extases éteintes Et nous ranimerons nos bonheurs saccagés Et nous ressentirons nos baisers échangés Dans les campagnes d’or et d’émeraude teintes.
* * * * *
Hélas! n’écoutant pas la voix des sorts moqueurs Et laissant mon esprit s’enivrer de chimères, Je ne veux pas penser que les ondes amères Vont se mettre bientôt au travers de nos cœurs.