Versos French Jean Polonius Ixion

French poem

Ixion

by (1800–1855)

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Sur une roue infatigable, Qu’emporte un vague tourbillon, Je vois rouler comme le sable Au vent fougueux de l’aquilon, Autour de moi, voûtes brûlantes, Spectres confus, ombres volantes, Hymnes funèbres, chants hideux … Et toujours la roue inflexible Qui tourne, tourne irrésistible À travers l’abîme orageux !

Quels oiseaux, en troupes bruyantes, À grands cris la suivent dans l’air ? Est-ce vous, hydres effrayantes, Chiens terribles de Jupiter ? J’entends des ailes dans le vide ; Aux rayons de l’orbe rapide. Je crois voir s’attacher des mains… Est-ce vous, noires Euménides ? Venez-vous dans mes flancs livides Plonger vos ongles inhumains ?

Vaines paroles ! à ma vue Tout fuit, tout passe sans repos ; Autour de moi, dans l’étendue, Formes, couleurs, tout est chaos. De mes cheveux le vent me fouette ; Mon cerveau bat contre ma tête ; Mon cœur bondit ; et tout mon sang, Comme un liquide qu’on secoue, Des pieds au front, suivant la roue, Tour à tour monte et redescend.

Quel supplice ! Et naguère encore, Enivré du nectar des cieux, Sur les nuages de l’aurore Je pressais la Reine des dieux. Nous mêlions tous deux nos haleines ; Je sentais couler dans mes veines Le feu divin de son regard ; Quand soudain sur ma bouche avide Se brisant, le fantôme vide N’a laissé qu’un amer brouillard.

Ah ! reste, reste, douce image ! Daigne encore échauffer mon cœur. Quoi ! tu n’étais qu’un vain nuage, Qu’air glacé, qu’infecte vapeur ! Quoi ! ces yeux, ce regard humide, Ces cheveux flottant dans le vide, Ces traits souffrant de volupté, Ces transports, cette vive étreinte, Tout n’était qu’ironie et feinte D’un spectre en mes bras avorté ?

Illusion ! fatale amie ! Qu’il est divin, ton court sommeil ! Mais sur le sein d’une furie On se retrouve à son réveil. Tu nous berces de rêve en rêve, Ton flot sublime nous enlève Jusqu’au cintre des cieux ouverts ; Puis soudain l’onde se retire, Et nous restons, comme un navire, Couché nu sur des bancs déserts.

Mais qu’un autre pleure sans gloire Sur ses rêves évanouis : Je veux au fond de ma mémoire En éterniser les débris. Mon cœur s’attache à leur image Comme la voile dans l’orage Au mât par la houle emporté. Oui, mon bonheur ne fut qu’un songe ; Mais qu’importe, si le mensonge Valut pour moi la vérité !

Je fus heureux ! moment d’ivresse, De mon sein tu ne peux sortir. Je fus heureux ! dieu ni déesse Ne sauraient plus t’anéantir ! Que Jupiter sur toi s’attache ! Que sa main du passé t’arrache !.... Du passé, rebelle à sa loi, Feuille éternelle, ineffaçable, Ton souvenir impérissable Est à moi, pour jamais à moi.

En vain, des sombres Euménides Le fouet sanglant brise mes os ; En vain cent flammes homicides Autour de moi roulent leurs flots ; De tes baisers, céleste amante, La volupté toujours vivante Se mêle encor dans mes tourments Au son des fouets, au bruit des ailes, Au feu cuisant des étincelles Que sur ma chair chassent les vents.

Tu croyais donc sur cette roue, Tyran des cieux et des enfers, En enchaînant un corps de boue Charger l’âme des mêmes fers ? Elle se rit de ta puissance, Cette âme altière ; elle s’élance Jusqu’au pied de ton trône d’or. Elle vole, à ta main jalouse Arrachant ta divine épouse, Sous tes yeux l’embrasser encor.

Oui, dans ces gouffres de misère Où ton pied m’a précipité, Je jouis plus de ma chimère, Que toi de la réalité. Seul possesseur de ta déesse, En ses bras la langueur t’oppresse ; Et, roi suprême, être éternel, En vain tu cherches dans ton âme Une étincelle de la flamme Qui dévora l’humble mortel.

Ah ! toi-même, ô dieu trop sévère, En mon sein pourquoi l’allumer, Cette flamme que sur la terre Rien d’humain ne pouvait calmer ? A mon regard pourquoi toi-même Offris-tu la beauté suprême Dont l’Olympe admire les traits ? Si Junon m’était défendue, Fallait-il à ma faible vue Révéler ses nobles attraits ?

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Ris, triomphe, insulte à mes peines ! Ce captif courbé sous ta loi, Ce ver écrasé sous tes chaînes Eut un cœur plus noble que toi. Dévoré d’une ardeur grossière, Tu viens sans cesse sur la terre Chercher la basse volupté : Et moi, faible enfant de la poudre J’ai volé, jusque sous ta foudre, Ravir l’immortelle beauté !