Versos French Jean Richepin La Requête aux Étoiles

French poem

La Requête aux Étoiles

by (1849–1926)

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Étoiles, millions d’étoiles, qui vers nous Clignez si doucement des yeux, je vous implore ! Je vous implore et vous supplie à deux genoux.

Vous êtes la lumière au chœur multicolore. Vous êtes les pistils d’or et de diamant Des pâquerettes qui, sans se lasser d’éclore,

Éclosent tous les soirs aux prés du firmament ; Et je viens vous cueillir, mystiques pâquerettes ! Naïf comme une vierge et fou comme un amant,

Je viens vous confier mes angoisses secrètes ; J’attends de vous le mot que veut mon cœur troublé, Et j’effeuille en pleurant vos pâles collerettes.

Vous êtes les épis de ces gerbes de blé Que fait tous les matins un moissonneur étrange, Moissonneur éternel et jamais accablé.

Chaque jour, à l’aurore, il vous coupe et vous range Dans sa grange d’azur mystérieusement ; Et, quand revient le soir, il vous rouvre sa grange,

Et sur les noirs sillons vos grains qu’il va semant Repoussent aussitôt en des gerbes nouvelles. O résurrection du céleste froment,

Quel est ce moissonneur semeur que tu révèles ? Étoiles, laissez-moi dans vos gerbes sans fin Comme un pauvre glaneur ravir quelques javelles.

Non, ne me chasse pas, glaive du Séraphin ! Il m’en faudrait si peu pour que ma main fût pleine ! Et devant ces monceaux de blé je meurs de faim.

Ah ! vous êtes aussi dans la divine plaine Le tourbillon de feu des insectes rôdeurs Qui se pâment au fond des fleurs, à perdre haleine,

Jusqu’à mourir, soûlés de couleurs et d’odeurs. Vous êtes des essaims d’abeilles travailleuses, Et vous allez posant vos baisers maraudeurs

Sur la bouche des lis, des roses, des veilleuses. Mais où donc portez-vous le miel de vos butins ? Où donc les cachez-vous, vos ruches merveilleuses ?

Si ce miel savouré doit changer nos destins, Pourquoi n’en pas verser dans nos cœurs une larme Avant de vous sauver ainsi tous les matins ?

Vous êtes des fanaux et des signaux d’alarme, Sous les flots de la nuit montrant partout l’écueil ; Et moi qui pour boussole unique et pour seule arme

Dans ma nef de hasard n’ai rien que mon orgueil, Lâche, je reste en panne, et flottant sur son ancre Mon ponton sans voilure a l’air d’un grand cercueil.

El la moule s’incruste à ma quille, et le cancre, Le poulpe, toute la vermine des rochers, Dans un bouillonnement de vase couleur d’encre

Me rongent lentement, à mon ventre accrochés. Non, je ne puis rester dans ce port où j’échoue, il faut le vent du large aux poumons des nochers ;

Il faut le frais baiser de l’embrun sur leur joue. Levons l’ancre ! Partons ! Voguons vers les pays Où sur un sol nouveau la lumière se joue !

Vous m’appelez là-bas, étoiles ! J’obéis. Mais laquelle de vous mène aux pays féeriques ? Combien s’en sont allés, que vous avez trahis !

Combien, prenant vos feux pour pôles chimériques, Sur les crocs des brisants sont restés en lambeaux, Et, sans avoir trouvé les vierges Amériques,

Sont roulés par la mer en de mouvants tombeaux ! Vous êtes les clous d’or, d’argent et de topaze Que font en galopant tomber de leurs sabots

L’Espace qui me heurte et le Temps qui m’écrase. O chevaux monstrueux lancés dans l’Infini, Plus forts que Bucéphale et plus fous que Pégase,

Vers quel pré fabuleux avez-vous donc henni, En passant sur mon corps dans un fracas de foudre ? Oue ne m’emportez-vous jusqu’à ce val béni ?

Mais ils courent toujours ; et je dois me résoudre A ne jamais savoir où vont leurs pas ailés. Si je pouvais au moins vous suivre dans la poudre,

O vous dont leurs chemins demeurent constellés, Innombrables clous d’or, d’argent et de topaze ! Mais on a peur de vous, tant vous étincelez,

Et, vouloir vous compter, c’est tomber en extase. Aux murs capitonnés du boudoir de la Nuit Vous êtes les boutons de pâle chrysoprase

Dont l’éclair scintillant et curieux reluit Dans les fossettes du velours. Quand sur la plume Son invisible amant la couche, à leur déduit

Comme un regard lascif votre clarté s’allume ; Et seules vous voyez la déesse tordant Son ventre de nuée et sa croupe de brume,

Seules vous pouvez dire à quel baiser ardent S’éveillent les langueurs de sa chair qui frissonne. Oh ! que ne suis-je là, comme vous, et dardant

Mes yeux sur ce mystère où n’assiste personne ! Oh ! dites-moi du moins ce que vous en pensez, Dites-moi ce qu’ils font quand l’heure exquise sonne.

A quels combats d’amour toujours recommencés Ils se livrent sous leurs courtines de ténèbres, Et quels mots délirants, quels râles insensés

Ils échangent dans l’ombre où craquent leurs vertèbres ! Vous êtes des lueurs tremblantes de flambeaux Autour d’un catafalque aux tentures funèbres

Que le vent sacrilège effiloque en lambeaux. Dans un ciel de tourmente éclaboussé d’averse, Des anges effarés, lamentables et beaux,

Contre la bise hostile et contre l’eau perverse Vous abritent sous leur tunique en se sauvant, Et retournent vers nous vos feux à la renverse.

Sur quel mort pleurez-vous dans la pluie et le vent, O cierges ? Montrez-moi sa figure livide. Qui sait ? On l’a peut-être enseveli vivant !

Je le réchaufferais sur mon cœur impavide ; Je lui prendrais la main ; je baiserais son front. Qui sait ? Peut-être aussi que le cercueil est vide !

Anges, arrêtez-vous, et mes yeux le verront. Mais leur fuite éperdue à ma voix s’accélère. Ils semblent maintenant tourbillonner en rond

Comme des feuilles dans un ciel crépusculaire ; Et leurs cierges épars, courant dans tous les sens Sous les sombres arceaux du temple séculaire,

Parmi les brouillards bleus où s’endormait l’encens Éveillent tout à coup dans l’ombre sépulcrale Un essor lumineux de papillons dansants.

Qui donc adore-t-on dans cette cathédrale ? Pour qui scintillez-vous, cierges qui par milliers, Comme des vers luisants enchaînés en spirale,

Escaladez le tronc de marbre des piliers ? Alentour de quel front volent en girandole Les libellules d’or que vous éparpillez ?

Sur quel autel secret s’épanouit l’idole Pour qui vous déroulez les anneaux radieux De votre interminable et folle farandole ?

Vous êtes les autels et vous êtes les Dieux. Pardon, ô feux vivants que vénéraient les mages ! O face de la Nuit resplendissante d’yeux,

Pardonne, si j’ai cru te rendre des hommages En faisant jusqu’à toi de mon cœur agité Jaillir ces vaines fleurs de verbes et d’images !

Étoiles, faites grâce à ma témérité ! Je vous implore avec ferveur, sans insolence. Même si mon orgueil, hélas ! l’a mérité,

Ne me punissez pas en gardant le silence. O vous que j’aime tant, ô vous que je bénis, Ma prière vers vous comme un oiseau s’élance.

Ah ! ne la laissez pas dans les cieux infinis A travers les hasards errer à l’aventure ! Dans vos seins maternels qu’elle trouve des nids !

A la pauvrette en pleurs que le doute torture, Montrez le clair chemin qui conduit au savoir ; Offrez-lui vos secrets merveilleux en pâture ;

Donnez-lui la clarté que vous semblez avoir ; Changez en hymne ardent sa cantilène triste ; Et dans le sanctuaire obscur faites-lui voir

L’éternelle splendeur de l’Être… s’il existe !