French poem
La Prière de l’Athée
by Jean Richepin (1849–1926)
J’ai voulu m’envoler là-haut, au ciel immense, Pour comprendre. Le ciel, riant de ma démence, M’a vomi sur le sol. Les étoiles chantaient et m’ont dit de me taire ; Et je suis retombé lourdement sur la terre, Enfoncé jusqu’au col.
C’est vrai, je suis vaincu par le chant des étoiles ! Il dit qu’on ne peut pas lever les chastes voiles De l’Isis au front noir. Il dit que, sans jamais voir le fond, nos pensées Roulent dans l’infini comme des eaux lancées Au trou d’un entonnoir.
Il dit qu’un fol orgueil nous brouille la cervelle Quand nous voulons que tout l’univers se révèle À notre œil limité, Et quand nous essayons de saisir le fantôme Impalpable, et de faire entre nos doigts d’atome Tenir l’immensité ;
Il dit que, si ce Dieu que notre voix outrage Existait, en voyant nos poings crispés de rage L’éternel rirait bien ; Il dit que le grand cri de révolte des hommes N’est qu’une imperceptible haleine, et que nous sommes Moins que l’ombre de rien ;
Il dit que celui-là seulement est un sage Qui sait prendre les biens de la vie au passage Tels qu’ils lui sont donnés, Qui jouit des effets sans en chercher la cause, Et qui veut ne jamais regarder autre chose Que le bout de son nez.
Et les étoiles ont raison. Il faut se taire, Laisser le ciel en paix et vivre sur la terre. La joie est un devoir. Mets tes mains sur tes yeux fermés ; baisse la tête. Heureux qui mange, boit et dort ! Vive la bête Qui sait ne rien savoir !
C’est bien. Je tenterai la sagesse abrutie Et calme. Je rirai. Je ferai ma partie Dans le chœur des heureux. Je ne penserai plus. Je fermerai mon livre. Avec les résignés sans souci je veux vivre, Le plus crétin d’entre eux.
C’est bien. Je tends mon front au stupide baptême De la sottise. Gai, je vais dire anathème À mon espoir premier. Je renonce à l’idée, au rêve. Je veux être Comme un gras champignon qui pousse au pied d’un hêtre. Le cœur plein de fumier.
Je veux dormir, je veux manger et je veux boire. Ne me racontez plus la merveilleuse histoire De l’homme cherchant Dieu, Des Titans assiégeant le ciel, de Prométhée Plongeant dans les éclairs sa tête révoltée Pour y voler le feu !
Qu’on ne me parle plus de leur gloire superbe ! Je rumine. Je suis un bœuf vautré dans l’herbe. J’ai ployé le genou. Dans la tranquillité banale je patauge. Je suis un porc repu, le groin dans son auge. J’ai cessé d’être fou.
Puisqu’on n’a de bonheur qu’au prix d’être une brute, C’est entendu, je suis un lâche et fuis la lutte, Sous l’ordure abrité. Je voulais m’échapper de la fange : j’y rentre. Et je me traînerai, s’il le faut, à plat ventre Dans l’imbécillité.
*
J’ai fermé la porte au doute, Bouché mon cœur et mes yeux. Je suis triste et n’y vois goutte Tout est pour le mieux.
À mes désirs de poète J’ai dit d’éternels adieux. J’ai du ventre et je suis bête. Tout est pour le mieux.
J’ai saisi mon dernier rêve Entre mes poings furieux. Voilà le pauvret qui crève. Tout est pour le mieux.
J’ai coupé l’aile et la patte Aux amours. Mes oiseaux bleus Sont manchots et culs-de jatte. Tout est pour le mieux.
Dans le trou, pensée altière ! Maintenant je suis joyeux, Joyeux comme un cimetière. Tout est pour le mieux.
Dans le temps et dans l’espace Je ne suis, insoucieux, Qu’un paquet de chair qui passe. Tout est pour le mieux.
Que m’importe le mystère De l’être épars dans les cieux ? J’ai le cerveau plein de terre. Tout est pour le mieux.
*
Eh bien ! non. J’ai besoin de voir le fond des choses. Je cherche malgré moi l’épine auprès des roses, Le ver immonde au cœur du fruit, La vase sous les flots, le fumier sous la terre, L’amertume dans les plaisirs, et le mystère Au front étoilé de la nuit.
Je ne puis m’empêcher de regarder les astres Suspendus comme des lampes sous les pilastres D’un temple immense au plafond bleu, Et j’entends tout le genre humain qui les contemple Dire qu’un sanctuaire est caché dans le temple, Et dans le sanctuaire un Dieu.
Je vois toujours passer une ombre sous le dôme. J’ai beau me répéter que ce n’est qu’un fantôme Flottant dans mon œil obscurci ; Des générations de mes frères sans nombre Ont ployé les genoux pour adorer cette ombre Qu’ils ont faite vivante ainsi.
Les mystiques Hindous, enfants des forêts vierges Où les bambous géants et droits ont l’air de cierges Devant un invisible autel, Où le grave éléphant jette un barrit sonore Au matin, comme s’il saluait dans l’aurore La présence d’un immortel ;
Les Perses enivrés du jour et de la flamme. Qui sentaient palpiter et resplendir une âme Dans le soleil, dans le foyer ; Les Chaldéens à qui l’étoile semblait être Sur le livre du ciel ténébreux une lettre D’un grand nom qu’on voit flamboyer ;
L’Égyptien troublé par le regard des bêtes Et qui donnait aux corps de son rêve des têtes De taureaux, d’ibis et de chiens ; Les Pélasges dévots aux cavernes ; la Grèce Qui faisait sur ses monts rayonner l’allégresse Sereine des Olympiens ;
Les Barbares venus du bout des steppes vagues. Qui voguaient à cheval ou chevauchaient les vagues Sur leurs barques aux flancs de cuir, Tous ces aventuriers qui voyaient dans les nues. Les brumes et les flots, des formes inconnues Parmi les ouragans s’enfuir ;
Le Juif toujours en lutte avec l’âpre colère Du Jehovah jaloux et dur qui ne tolère Aucun hommage aux étrangers ; Le Chrétien amoureux du squelette et des tombes, Dont l’ostensoir luisait au fond des catacombes Et dorait les crânes rangés ;
Tous, pasteurs, cavaliers, laboureurs, astronomes, Marins, civilisés ou sauvages, des hommes Ayant l’esprit comme le mien. Ont regardé le monde ainsi que moi, le même, Et tous ont vu dans tout vivre un Être suprême ; Moi je regarde et ne vois rien ;
Mais comme eux tous je sens une implacable envie De connaître le mot inconnu de la vie ; Je fais ce que les autres font ; Je porte dans le cœur une soif insensée D’interroger le Sphinx pour savoir la pensée Qui passe dans ses yeux sans fond.
*
Et je saurai ! Cette prunelle De l’infini sombre et béant, Je verrai ce qui luit en elle Et si c’est l’être ou le néant.
Je sonderai le gouffre immense, Et je saurai s’il est un point Où la création commence, Elle qui ne finira point.
Ce n’est pas vrai qu’on puisse vivre Sans jamais regarder là-haut. Le besoin de savoir enivre. Et je saurai. Car il le faut.
Aux cavernes les plus obscures Une torche en main j’entrerai, Et je forcerai les serrures Du mystère le mieux muré.
Parti sur mon bateau de toiles Pour le pays de l’inconnu, Je veux que les vierges étoiles Viennent me montrer leur sein nu.
J’ouvrirai toutes les alcôves ; Je mêlerai mes noirs cheveux Aux crins d’or des comètes fauves En disant : « C’est moi, je te veux. »
Si quelqu’une fait la farouche Et résiste à mon rut puissant, Je baiserai si fort sa bouche Qu’elle aura les lèvres en sang.
Je poserai ma main hardie Sur les grands soleils étonnés Et j’éteindrai leur incendie Splendide en leur crachant au nez.
Dans toutes ses métamorphoses Je fouillerai tout l’Univers Pour chercher la Cause des causes Sous ses masques les plus divers,
Sous l’astre et sous le grain de sable, Sous la plante et sous l’animal, Et sous l’atome insaisissable, Et sous le bien et sous le mal.
Et sous tout l’Être qui ruisselle. Et sous tout ce qu’on rêve aussi ; Et si je peux la trouver, Celle Qu’on n’a pas pu trouver, voici !
Je planterai mon regard fixe Comme un couteau d’acier pointu Dans le regard de cette Nixe, Et je crierai : « Qui donc es-tu ?
*
Qui donc es-tu ? Voyons, parle enfin. Il est l’heure. Tu ne peux pas toujours te taire, sais-tu bien. Depuis l’éternité qu’on t’appelle et qu’on pleure, Pourquoi ne dis-tu rien ?
Pourquoi restes-tu là comme un bronze livide Avec ta lèvre close au sourire moqueur, Ô face impénétrable, ô simulacre vide Sans pensée et sans cœur ?
Pourquoi ne dis-tu rien ? Pourquoi sur ton front morne Ne voit-on même pas un pli, spectre têtu ? Pourquoi cet air de souche et cet aspect de borne ? Vieille sourde, entends-tu ?
Si tu ne parles pas, au moins tâche d’entendre. Laisse-moi, me montrant, si tu veux, ton mépris, Croire que ton visage amer va se détendre Et que tu m’as compris.
Pour transformer en foi le doute qui m’accable, Tu n’as qu’à mettre un oui dans tes yeux épiés. Tu n’as qu’un signe à faire, et ma haine implacable Va mourir a tes pieds.
Ô Mystère orgueilleux de tes voiles funèbres, Quand on se dit un père, il faut l’être en effet. Comment peux-tu me voir saigner dans les ténèbres, Si c’est toi qui m’as fait ?
Comment peux-tu me voir à genoux sur la pierre, Les bras tendus vers toi, de sanglots étouffant, Sans qu’il vienne une larme au pli de ta paupière, Si je suis ton enfant ?
L’aumône, par pitié ! Ma misère est si grande ! Je ne suis pas méchant. Sois bon. Regarde-moi. Mon pauvre cœur est plein d’amour et ne demande Qu’à s’exhaler vers toi.
Mais non ! Voici toujours ton stupide sourire. Mes injures, mes cris, mes pleurs, sont superflus. Non, tu ne parles pas ; car tu n’as rien à dire. Tu n’entends pas non plus.
Donc, après tout, es-tu ? Quand je sonde l’espace, Au fond de l’infini je crois t’apercevoir. N’est-ce que le rayon de mon regard qui passe, Clair sur le gouffre noir ?
Est-ce mon âme à moi qui prête une âme au monde ? Si je ne pensais plus ce que mon cœur rêva, T’évanouirais-tu comme un reflet sur l’onde Quand le soleil s’en va ?
Oui, oui, voilà le mot de ton hautain silence. Mais j’en ai trop souffert ; j’en veux tirer raison. De ma bouche à présent le blasphème s’élance Et non plus l’oraison.
Ô Dieu, brouillard flottant sur le pré des mensonges, Ô Dieu, mirage vain des désirs d’ici-bas, Ta gloire et ton orgueil sont les fleurs de nos songes Et sans nous tu n’es pas. »
*
Ainsi dira ma voix grave À cet Inconnu trompeur, À ce maître que je brave Et dont les autres ont peur.
Je parlerai haut et ferme Comme doit faire un vivant. Je saurai si ce dieu Terme N’est qu’une ombre dans du vent.
Qu’il dise, pour me confondre, Un seul mot, même tout bas ! Mais s’il ne veut pas répondre, Je dirai qu’il ne peut pas.
S’il dédaigne mon injure, Pour être certain qu’il est Je ferai sur sa figure Tomber un large soufflet.
Et je verrai bien s’il bouge En subissant cet affront ; Je verrai monter le rouge À son impassible front.
Sous cette âpre rhétorique Si ses yeux restent sereins, Alors je ferai ma trique Discuter avec ses reins.
Je veux qu’il parle ou qu’il crie, Savoir s’il existe ou non. Je veux que sa chair meurtrie Sonne comme un tympanon.
Ainsi que sur une enclume Je frapperai, jusqu’à tant Que la peau du dos lui fume Et soit un torchon flottant,
Jusqu’à tant qu’il disparaisse Comme un grain dans un gésier, Comme une larme de graisse Dans la gueule d’un brasier.
S’il ne peut pas disparaître, S’il existe et si j’ai tort, Il me prouvera son être En m’écrasant tout d’abord.
Qu’il ne soit pas débonnaire ! Qu’il parle ! Dût-il, vainqueur, Graver à coups de tonnerre Son nom sanglant dans mon cœur.
Pour l’éternité perdue Dussé-je être torturé, Qu’il réponde, et qu’il me tue ! Ou c’est moi qui le tuerai.