French poem
Prologue
by Jean Richepin (1849–1926)
Encore un siècle qui décline ! Et voici le vieux genre humain Qui redescend une colline Sans voir le bout de son chemin. A chaque pas perdant un rêve Comme un cheval fourbu qui crève, Bien que l’existence soit brève Les jours lui paraissent trop longs, Car ils sont vides, somme toute. Au dernier tournant de la route A-t-il enfin lâché le doute, Et savons-nous où nous allons ?
Nous avons bien à la matière Filouté deux ou trois secrets ; La Nature, la reine altière, Se laisse approcher de plus près ; Nos esprits, quoique noyés d’ombres, Ont su calculer quelques nombres Et tirer d’un tas de décombres De quoi faire un maigre tableau ; Oui, mieux que la race première, D’une main sûre et coutumière Nous nous servons de la lumière, Du sol, de l’air, du feu, de l’eau ;
Oui, puisant à l’intarissable, Nous avons ramené du puits Un seau plein de ces grains de sable Que nous nommons des faits… Et puis ? Avec tous nos points de repères, Te voyons-nous mieux que nos pères, fond, fond qui nous désespères, Fond obscur, fond mystérieux ? Pour avoir fait glose sur glose Nous croyons savoir quelque chose ; Mais la Cause de tout, la Cause, Qui donc la tient devant ses yeux ?
Qui donc va crier à ses frères : « Voici les voiles arrachés ! Malgré les énigmes contraires Voici le mot que vous cherchez ! Voici, fixe sous ma prunelle, La loi stable, unique, éternelle, Qui contient tout le monde en elle ! Voici le vrai ! Soyez ravis ! Homme, tu peux enfin connaître La raison sûre de ton être, Quels destins réglés te font naître, Où tu vas, et pourquoi tu vis ! »
Qui donc doit parler de la sorte ? Où donc est-il, ce grand savant ? Où ? Dans la foule ? Qu’il en sorte ! Mais non ! Tout reste ainsi qu’avant. La nuit ne s’est pas éclaircie ; Et d’argutie en argutie, Comme toujours, on balbutie Sans trouver le mot qu’il faudrait. O Science à chiffres futiles, Sur l’univers que tu mutiles Cueille des secrets inutiles ! Nous voulons l’éternel secret.
Vers l’inconnu, vers le mystère, Invinciblement emportés, Nous quitterions plutôt la terre Pour chercher ailleurs des clartés. Ce désir fou si fort nous ronge Que nous aimons même le songe Qui dans des lueurs de mensonge Nous offre une aube de savoir. O Cause, ô sphinx, ô toi qui mènes Nos pauvres cervelles humaines, Sous le tas noir des phénomènes C’est toi que notre cœur veut voir.
Mais nous avons beau dans l’espace Tendre nos bras, croiser nos mains, Croire qu’après le jour qui passe Viendront de meilleurs lendemains, Pousser au ciel des cris d’alarmes Ou le menacer de nos armes, Ou tenter à force de larmes D’user sa porte en diamant ; Vains efforts et peine perdue ! Rien ne répond dans l’étendue, Et la nuit partout répandue Toujours nous couvre obstinément.
Et voilà pourquoi l’implacable Et lourd ennui s’installe en nous. Voilà le poids qui nous accable Et nous fait choir sur les genoux. Voilà pourquoi l’âme qui plie Sent une âpre mélancolie Au seuil d’une époque abolie Et d’un nouveau siècle. O penser Qui la désole et la torture ! Elle voit dans l’heure future La même inutile aventure Qu’il faut encor recommencer.
C’est alors qu’on perd tout courage, Qu’on va dans le spleen s’affaissant, Ou qu’on s’emporte et qu’on enrage A se reconnaître impuissant. Et l’un blasphème et l’autre pleure, Et, sachant que tout n’est qu’un leurre, L’homme écoute s’écouler l’heure Qui tombe à l’éternel égout, Et, plus stupide qu’une borne, Immobile, muet et morne, Devant la vie et ce qui l’orne II ne sent plus que du dégoût.
Oui, le printemps, le ciel, la rose, Les oiseaux grisés au réveil, Les prés que la lumière arrose, L’arbre flambant dans le soleil, Les châteaux du nuage vague, Les rires du vent qui divague, Les baisers perlés que la vague Donne au roc son amant vainqueur, Les fruits d’or plus frais que la menthe, Les viandes que le feu pimente, La pourpre saignante et fumante Des raisins exhalant leur cœur,
La musique qui dans les moelles Vous coule d’énervants frissons, Le profond regard plein d’étoiles De celle que nous chérissons, Oui, même cette étrange ivresse Que verse en nous une maîtresse Quand sa bouche ardente se presse Sur notre bouche qui la mord. Oui, jusqu’à cette heure bénie Où l’on croit que l’on communie Au fond d’une extase infinie Prête à se fondre dans la mort,
Oui, tous les plaisirs de ce monde, Tous les biens qui nous sont donnés, Au souflle de ce spleen imnonde Se pourrissent empoisonnés ; Même avant la première goutte Tout breuvage offert nous dégoûte. Nous dont l’oreille absurde écoute L’ancien rêve en le regrettant ; Toutes voluptés sont amères A nous qui cherchons ces chimères : L’absolu dans les éphémères Et l’éternité dans l’instant.
Donc, ô mes frères, pauvres hommes, En vérité je vous le dis, La fin de siècle que nous sommes N’est pas encor le paradis. Les religions disparues Ne font plus de jeunes recrues ; On ne voit plus d’âmes férues Pour les croyances d’autrefois ; D’autre part, nul ne se révèle Qui plante dans notre cervelle La fleur de quelque Foi nouvelle Sur le fumier des vieilles Fois.
Peut-être il valait mieux encore Vivre dans ces temps bienheureux Que leur ignorance décore Et qui croient tout créé pour eux. Où les âmes endolories S’endorment dans des menteries Pleines d’illusions fleuries Qui font les jours délicieux. Mais hélas ! qu’y pouvons-nous faire ? Quoi qu’on désire ou qu’on préfère, Nous vivons dans une atmosphère Où tout dit le néant des cieux.
Aussi sur nos fronts une ride Creuse-t-elle un funèbre pli, Quand nous sentons la cendre aride Dont notre cœur froid est rempli. Car malgré tout, au fond de l’âme, Je ne sais quoi toujours réclame Un peu de lumière et de flamme, Du jour, de l’air, quelques rayons. Non, rien ! L’ombre épaissit ses ondes Aussi noires, aussi profondes, Et nous jetons en vain des sondes Dans ce gouffre où nous nous noyons.
Jetons-les quand même, n’importe ! Cherchons, espérons du nouveau. Au seuil de l’inouvrable porte Cognons des poings et du cerveau. Pour moi, jusqu’à ma suprême heure, Farouche, entêté, j’y demeure. C’est là qu’il faudra que je meure, Là, devant l’obstacle abhorré, Devant l’éternelle barrière ; Et par menace ou par prière Je veux l’ouvrir, et si derrière Il n’y a rien, je le saurai.