French poem
Nymphis Avg. Sacrvm
by José-Maria de Heredia (1842–1905)
L'autel gît sous la ronce et l'herbe enseveli; Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe D'un son plaintif emplit la solitaire combe. C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli.
L'inutile miroir que ne ride aucun pli À peine est effleuré par un vol de colombe Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe, Seule, y reflète encore un visage pâli.
De loin en loin, un pâtre errant s'y désaltère. Il boit, et sur la dalle antique du chemin Verse un peu d'eau resté dans le creux de sa main.
Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire, Et ses yeux n'ont pas vu sur le cippe romain Le vase libatoire auprès de la patère.
Le Dieu Hêtre
FAGÔ DEO.
Le Garumne a bâti sa rustique maison Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse Dont la sève d'un Dieu gonfle la blanche écorce. La forêt maternelle est tout son horizon.
Car l'homme libre y trouve, au gré de la saison, Les faînes, le bois, l'ombre et les bêtes qu'il force Avec l'arc ou l'épieu, le filet ou l'amorce, Pour en manger la chair et vêtir leur toison.
Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître, Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Hêtre De ses bras familiers semble lui faire accueil;
Et quand la Mort viendra courber sa tête franche, Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil L'incorruptible coeur de la maîtresse branche.
Aux Montagnes Divines
GEMINVS SERVVS ET PRÔ SVIS CONSERVIS.
Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits, Moraines dont le vent, du Néthou jusqu'à Bègle, Arrache, brûle et tord le froment et le seigle, Cols abrupts, lacs, forêts pleines d'ombre et de nids!
Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis, Plutôt que de ployer sous la servile règle, Hantèrent avec l'ours, le loup, l'isard et l'aigle, Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis!
Ayant fui l'ergastule et le dur municipe, L'esclave Geminus a dédié ce cippe Aux Monts, gardiens sacrés de l'âpre liberté;
Et sur ces sommets clairs où le silence vibre, Dans l'air inviolable, immense et pur, jeté, Je crois entendre encor le cri d'un homme libre!
L'Exilée
MONTIBVS. GARRI DEO. SABINVLA. V. S. L. M.
Dans ce vallon sauvage où César t'exila, Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège, Penchant ton front qu'argente une précoce neige, Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
Tu revois ta jeunesse et ta chère villa Et le Flamine rouge avec son blanc cortège; Et pour que le regret du sol Latin s'allège, Tu regardes le ciel, triste Sabinula.
Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires, Les aigles attardés qui regagnent leurs aires Emportent en leur vol tes rêves familiers;
Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme, Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.