French poem
V
by José-Maria de Heredia (1842–1905)
Rigetque dura barba juncta crystallo. Diversorum Poctarum Lusus.
Quel froid! le givre brille aux derniers pampres verts; Je guette le soleil, car je sais l'heure exacte Où l'aurore rougit les neiges du Soracte. Le sort d'un Dieu champêtre est dur. L'homme est pervers.
Dans ce clos ruiné, seul, depuis vingt hivers Je me morfonds. Ma barbe est hirsute et compacte, Mon vermillon s'écaille et mon bois se rétracte Et se gerce, et j'ai peur d'être piqué des vers.
Que ne suis-je un Pénate ou même simple Lare Domestique, repeint, repu, toujours hilare, Gorgé de miel, de fruits ou ceint des fleurs d'avril!
Près des aïeux de cire, au fond du vestibule, Je vieillirais et les enfants, au jour viril, À mon col vénéré viendraient pendre leur bulle.
Le Tepidarium
La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis; Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre, Et le brasier de bronze illuminant la chambre Jette la flamme et l'ombre à leurs beaux fronts pâlis.
Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits, Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d'ambre Ou se soulève à peine ou s'allonge ou se cambre Le lin voluptueux dessine de longs plis.
Sentant à sa chair nue errer l'ardent effluve, Une femme d'Asie, au milieu de l'étuve, Tord ses bras énervés en un ennui serein;
Et le pâle troupeau des filles d'Ausonie S'enivre de la riche et sauvage harmonie Des noirs cheveux roulant sur un torse d'airain.
Tranquillus
C. Plinii Secundi Epist. Lib. I, Ep. XXIV.
C'est dans ce doux pays qu'a vécu Suétone; Et de l'humble villa voisine de Tibur, Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur, Un arceau ruiné que le pampre festonne.
C'est là qu'il se plaisait à venir, chaque automne, Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur, Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mûr. Là sa vie a coulé tranquille et monotone.
Au milieu de la paix pastorale, c'est là Que l'ont hanté Néron, Claude, Caligula, Messaline rôdant sous la stole pourprée;
Et que, du fer d'un style à la pointe acérée Égratignant la cire impitoyable, il a Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée.
Lupercus
M. Val. Martialis Lib. I, Epigr. CXVIII.
Lupercus, du plus loin qu'il me voit:--Cher poète, Ta nouvelle épigramme est du meilleur latin; Dis, veux-tu, j'enverrai chez toi demain matin, Me prêter les rouleaux de ton oeuvre complète?
--Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halète, Mes escaliers sont durs et mon logis lointain Ne demeures-tu pas auprès du Palatin? Atrectus, mon libraire, habite l'Argilète.
Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend Les volumes des morts et celui du vivant, Virgile et Silius, Pline, Térence ou Phèdre;
Là, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers, Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre, Martial est en vente au prix de cinq deniers.
La Trebbia
L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs. Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve Où l'escadron léger des Numides s'abreuve. Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.
Car malgré Scipion, les augures menteurs, La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve, Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve, A fait lever la hache et marcher les licteurs.
Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres, À l'horizon, brûlaient les villages Insubres; On entendait au loin barrir un éléphant.
Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche, Hannibal écoutait, pensif et triomphant, Le piétinement sourd des légions en marche.
Après Cannes
Un des consuls tué, l'autre fuit vers Linterne Ou Venuse. L'Aufide a débordé, trop plein De morts et d'armes. La foudre au Capitolin Tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne.
En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne Et consulté deux fois l'oracle sibyllin; D'un long sanglot l'aïeul, la veuve, l'orphelin Emplissent Rome en deuil que la terreur consterne.
Et chaque soir la foule allait aux aqueducs, Plèbe, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs Et tout ce que vomit Subure et l'ergastule;
Tous anxieux de voir surgir, au dos vermeil Des monts Sabins où luit l'oeil sanglant du soleil, Le Chef borgne monté sur l'éléphant Gétule.
À un Triomphateur
Fais sculpter sur ton arc, Imperator illustre, Des files de guerriers barbares, de vieux chefs Sous le joug, des tronçons d'armures et de nefs, Et la flotte captive et le rostre et l'aplustre.
Quel que tu sois, issu d'Ancus ou né d'un rustre, Tes noms, famille, honneurs et titres, longs ou brefs, Grave-les dans la frise et dans les bas-reliefs Profondément, de peur que l'avenir te frustre.
Déjà le Temps brandit l'arme fatale. As-tu L'espoir d'éterniser le bruit de ta vertu? Un vil lierre suffit à disjoindre un trophée;
Et seul, aux blocs épars des marbres triomphaux Où ta gloire en ruine est par l'herbe étouffée, Quelque faucheur Samnite ébréchera sa faulx.