French poem
Le Pauvre Savant
by Jules Forni (1838–1901)
Il n’avait qu’un habit vert, Un mince habit tout en loques, Et ses dents claquaient l’hiver, Comme un pendant de breloques.
Loin des boulevards sablés Il traînait par la ruelle Ses vieux souliers éculés Et sa pensée immortelle.
On l’a vu passer souvent Souriant d’un air étrange, Inspiré, cheveux au vent, Bohémien à face d’ange.
On l’a vu souvent aussi, Avec des morceaux de briques, Tracer sur des murs noircis Des formules algébriques.
Longtemps, longtemps il restait Pensif devant ces murailles. Il gelait ; la faim battait La charge dans ses entrailles…
Ah ! l’on peut penser combien Se moquaient du pauvre diable, Les passants, tous gens de bien, Chaud-vêtus, sortant de table.
Et maint bourgeois, par moments, S’indigna que la Voirie Montrât, pour ses monuments, Une pareille incurie.
Par-devant le tribunal Un jour il dut comparaître. — « Je n’ai jamais fait de mal » — Il s’étonnait, le vieux traître !
— « C’est vrai, reprit-il plus bas, Je n’ai pas une pistole ; Mais, juge, ne vois-tu pas Sur mon front mon auréole ? » —
Les juges ne virent rien. Sans feux ni lieux, à son âge ! On condamna le vaurien : Délit de vagabondage.
Il mourut dans la prison, Résigné, sans fiel ni haine, Souriant à l’horizon, Saluant l’aube prochaine.
Il légua ses manuscrits À son héritier : le monde. Le geôlier fut bien surpris Quand il vint faire sa ronde.
Ô prodige ! ô vieux martyr ! Autour de sa face blême Commençait à resplendir Un merveilleux diadème.