Versos French Jules Verne Un bien vieil habit

French poem

Un bien vieil habit

by (1828–1905)

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Ô mes amis, ma douleur est extrême, Je ne puis plus porter ce vieil habit ! Lorsqu’on est noble, il est dur tout de même, En soi de voir un si grand déficit ! J’en suis, hélas ! au dernier exemplaire, Un grand malheur sur nous tous a fondu ! Notre tailleur ne peut plus nous en faire, Car le secret de l’étoffe est perdu !

Voyez autour la crasse qui le borde ! Dans les salons puis-je paraître ainsi ! Mon habit est usé jusqu’à la corde ! Un trou par là, deux accrocs par ici ! Voyez de plus la fragile doublure Qui pour partir ne l’a pas attendu ! Il va falloir faire triste figure, Car le secret de l’étoffe est perdu !

De plus il est déchiré par derrière, Sur le devant, les manches, le côté ; Son pan unique appelle en vain son frère, De son amour violemment écarté ! J’entends son cri de douleur, de tristesse, Jusqu’à présent, je l’ai seul entendu ! Mais je vois bien qu’il peut crier sans cesse, Car le secret de l’étoffe est perdu !

Je vais, bien sûr, faire quelque brioche : Dans mes discours je vais être arrêté ! Je n’aurai plus avec moi, dans ma poche, Car au travers on voit l’immensité ! Ce calepin si fidèle et commode, Où je trouvais de l’esprit tout pondu ! Pas de tailleur qui me le raccommode, Car le secret de l’étoffe est perdu !

Comment aussi voulez-vous que j’attache Sur cet habit, infâme délateur, Qui sous ses trous, ma honte à peine cache, Tous mes cordons, toutes mes croix d’honneur ! Honneur trop lourd, non pour ma conscience, Mais pour l’habit dont le drap s’est fendu ! Je n’aurai plus aucune révérence, Car le secret de l’étoffe est perdu !

Ce vieil habit pour lequel je sanglote, Fut trop souvent, hélas, éclaboussé, Souvent aussi promené dans la crotte ! Vite il s’usa pour être trop brossé ! Il fallait bien enlever cette honte, Et ce fumier sur le drap répandu ! Il va falloir essuyer ce mécompte, Car le secret de l’étoffe est perdu !

Souvent aussi pour un projet injuste, Secrètement cet habit s’est prêté ! Quoique l’on soit d’un drap souple et robuste, On perd bientôt son lustre et sa beauté ! Peut-être encor, il serait un digne hôte, Si tant de fois, il ne s’était vendu ! Je vais porter la peine de ma faute, Car le secret de l’étoffe est perdu !

Le siècle enfin qui toutes lois transgresse, Vient d’élever tous ces petits bourgeois ! Pour distinguer notre antique noblesse Nous n’avions plus que l’habit d’autrefois ! Le frottement du bourgeois prolétaire À cet état indigne l’a rendu ! On nous a fait une loi somptuaire, Car le secret de l’étoffe est perdu !

En me voyant à nu, de près, sans masque La foule qui naguère m’adorait, Me raillera, si changeante et fantasque ! Quel monstre affreux ! ce noble, qu’il est laid ! Faute d’habit ! Dieu ! je me désespère ! Par de tels chiens être harcelé, mordu ! Pour son poids d’or on ne peut m’en refaire Car le secret de l’étoffe est perdu !

Pleure, marquis, comte, baron, duc, prince, Pleure, bientôt, tu verras sur tes os Le vêtement d’un cuistre de province ! Tu sentiras que ça brûle le dos ! L’habit seul fait l’homme aristocratique ! Tu seras dans la foule confondu ! Plus de tailleur qui jamais t’en fabrique ! Car le secret pour toujours est perdu !