French poem
À la femme que j’aurais aimée
by Leconte de Lisle (1818–1894)
Oh ! la beauté visible est un présent du ciel ! Car, aux grands jours de l’art, la forme enchanteresse Pour amant choisit Raphaël ; Mais il est une autre richesse Que notre cœur ému rêve souvent en vain : Un céleste reflet, gracieux et sublime, Qui dérobe à tout œil humain Sa flamme et son parfum intime ;
Un regard enivrant de l’immortel amour, Dernier rayon divin tombé sur la nature, Le seul qui, dédaignant l’envie et l’imposture, Ne soit pas dans les cieux remonté sans retour... La rose a la jeunesse et l’aurore la flamme, La gazelle a la grâce et l’aigle la flerté ; Mais l’intérieure beauté Pour son temple a choisi votre âme : Et comme cette fleur aux parfums isolés, Que son charme trahit avant qu’on la respire, Elle brille en votre sourire, Et s’épanche quand vous parlez.
Oh ! combien ne verraient que votre grâce humaine, Votre regard, ensemble et doux et sérieux. L’intime passion du geste impérieux, Votre touchante voix, recueillie et sereine !…
Oh ! combien ne verraient sur votre front penseur Qu’un morne abattement, une triste ironie, Sans deviner que la douleur Est la compagne du génie ! Sans voir que tous rayons de vos yeux envolés, Tous parfums épanchés de votre âme profonde, Pour vous seule ont quitté leur monde, Des cieux brillants doux exilés !
Heureux donc est celui qui lit votre pensée ! Un invincible attrait le met à vos genoux… Et l’amour du vrai beau, dans son âme oppressée, Fait naître un autre amour plus ardent et plus doux !