French poem
À une jeune Indienne
by Leconte de Lisle (1818–1894)
Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange, Céleste enfant, quel rayon t’anima ? De notre Christ es-tu quelque doux ange ?… Ou de l’aurore, au souffle de Brahma, Un blanc génie, aux ailes de topaze, Abandonnant son palais dans les cieux, Se cache-t-il sous ta robe de gaze, Pour éblouir et notre âme et nos yeux ?
De ta venue apprends-nous le mystère ; Cette senteur de la myrrhe et du miel, Est-ce ton cœur qui parfume la terre, Est-ce l’esprit qui regrette le ciel ?… Ce long regard qui luit sous ta prunelle, Toujours charmant, mais quelquefois pensif, Reflète-t-il un séjour primitif, Où s’entr’ouvraient les plumes de ton aile ?
Pardonne, enfant, nos désirs indiscrets ; Mais la beauté du ciel même est l’image, Et tout rayon qu’elle laisse au passage Fait pressentir d’ineffables secrets. Puis, quand du cœur reine est la poésie, De son chef-d’œuvre il monte au Créateur… Pardonne donc, ô perle de l’Asie, Nous l’adorons dans ton être enchanteur !
Nous l’adorons quand tes lèvres frémissent, Nous l’adorons quand, pliant tes genoux, Pour le prier, tes jeunes mains s’unissent ; Nous l’adorons quand s’arrête sur nous Ton œil brillant de joie ou d’innocence ; Lorsque, légère, ignorante de pleurs, Laissant aller ta naïve existence, Tu vis d’espoir, de rêves et de fleurs !…
Le colibri, diamant du feuillage, Ainsi que toi chante, étincelle et dort ; Ta rose aimée où l’aube a son mirage, Ainsi que toi pleure des perles d’or… Mais, comme lui, ne sois pas un prestige, Un doux éclair qui vient, qui passe et meurt ; Comme elle aussi ne quitte pas ta tige, Frêle âme éclose aux lèvres du Seigneur !
Ah ! pourrait-il, d’une éphémère ivresse, Flétrir les cœurs qui suivent ici-bas Le bruit charmant ou l’ombre de tes pas ? Pour leur laisser, enfant, non la tristesse, S’il rappelait ton être harmonieux, Mais le désir de mourir, à toute heure, Pour espérer de trouver dans les cieux Le bleu sentier qui mène à ta demeure !
Dieu ! permets-nous de contempler longtemps Cet ange humain qu’un rayon fit éclore ! Permets, Seigneur, que ses traits éclatants Gardent le feu de sa candide aurore… Ou bien, du moins, si sa vie est un jour, Ah ! que ce jour emplisse notre vie, Et puis, alors, à la terre ravie, Que l’âme au ciel remonte sans retour !
Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange, Céleste enfant, quel rayon t’anima ? De notre Christ es-tu quelque doux ange ? Ou de l’aurore, au souffle de Brahma, Un blanc génie aux ailes de topaze, Abandonnant son palais dans les cieux, Se cache-t-il sous ta robe de gaze Pour éblouir et notre âme et nos yeux ?