Versos French Léon Dierx L’Épreuve

French poem

L’Épreuve

by (1838–1912)

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L’Invisible, celui qui règne dans les cieux, Assembla ses enfants pour lui chanter sa gloire ; Et Satan était là, qui se dressait près d’eux.

Et le Très-haut lui dit : « D’où viens-tu ? — mon histoire Est vieille, répondit l’adversaire : j’ai fait Tout le tour de ton oeuvre avec mon aile noire.

« J’ai délié l’esprit que ta règle étouffait ; J’ai pourri le bon grain, j’ai récolté l’ivraie ; Tes anges ont raison de chanter, en effet !

« Leur louange est mensonge et ma parole est vraie : L’esprit de l’homme est plein d’aversion pour toi. Nu ne t’aime, hors ceux que ta rancune effraie.

— « Tu n’as considéré que l’incomplète foi, Dit l’éternel, de ceux que l’épreuve terrasse. Les coeurs simples et purs sont heureux sous ma loi.

— « Sur un fumier, couvert d’une lèpre vorace, Un être, dit Satan, sans amis, sans espoir, Survivait, en opprobre à tous ceux de sa race.

« C’était un homme. Nu, gisant, horrible à voir, Avec un caillou plat il grattait ses ulcères, Le jour durant sans pain, et sans sommeil le soir.

« Si pour te réjouir les maux sont nécessaires, Il avait en cela cent fois bien mérité ; Car ce juste n’avait point d’égal en misères.

« Loin de tous, en dehors des murs d’une cité, Dans le pays de Hus où le péché domine, Il maudissait la vie et ton iniquité.

« Oui, tordu par son mal, mangé par la vermine, Vile forme sans nom parmi les animaux, Il ouvrait ce regard que la haine illumine. »

Le Très-fort dit : « Qu’importe une chair en lambeaux ? Le juste est celui seul qui lui-même s’oublie, Et ne contemple pas uniquement ses maux.

— « Celui-ci n’avait point une âme ensevelie Dans son propre tourment, si monstrueux qu’il fût : Les pleurs universels l’avaient toute remplie.

« Moi, le rôdeur sournois et qui veille à l’affût, Le fomenteur subtil des mauvaises pensées, Je pris ce malheureux effroyable pour but.

« Et ses chairs tout d’abord furent cicatrisées ; Je le guéris sur l’heure, et le soutins debout N’ayant plus souvenir de ses hontes passées.

« Il regarda la cuve où s’amoncelle et bout L’épais fourmillement des hommes, et qui fume ; Puis l’horizon qui n’a commencement ni bout ;

« Et je vis qu’il restait dévoré d’amertume En songeant à l’angoisse où ton peuple croupit Sous ton oeil clos au fond d’une insondable brume.

« Je rendis la jeunesse à son corps décrépit ; Je dressai l’arc noueux et brisé de son torse ; Après, j’enveloppai ses membres d’un habit.

« La ville flamboyait comme une immense amorce. Je lui dis : « Va ! La vie est bonne ; sois heureux ! » Et je fis resplendir la beauté sur sa force.

« Il y marcha, parmi des mendiants poudreux ; Et je vis, le suivant pas à pas à la piste, Qu’il se sentait imbu du fiel de leurs yeux creux.

— « Eh bien ! Dit l’être unique à Satan : qu’il assiste Son frère, celui-là qui voit l’appel d’autrui ! Cet homme s’en ira joyeux, s’il était triste.

— « L’aumône, il se peut bien, fait sourire celui Qui donnant un denier se dit qu’il te le prête, Et ne place un secours qu’au taux de ton appui.

« Je connais la prudence entre toutes secrète ! Lui, supputait, au fond de lui-même, combien Sont là, pour qui jamais table ou moisson n’est prête.

« Morne, il allait, disant : « Je ne possède rien ! » Je l’avais rendu jeune et fort ; je le fis riche A ne pouvoir compter ses troupeaux ni son bien.

« Quiconque errait, sordide, et tel qu’un chien sans niche, Vendangea dans sa vigne et glana dans son champ. Mais l’ortie est tenace au coeur que l’on défriche !

« Si prodige fût-il, l’avare et le méchant Pullulent sur la terre ; et lui, voyait sans cesse De maigres doigts nouveaux à ses mains s’accrochant.

« Comprenant que pour un à qui l’on fait largesse Mille crieront, vers toi les bras en vain dressés, Généreux, il faisait l’aumône avec tristesse.

— « Ils ont l’amour, les fils de ceux que j’ai chassés ! Et la femme a des yeux où j’ai mis ma lumière. Pour aimer le très-bon, qu’ils s’aiment ! C’est assez !

— « Parfois un astre brille au fond d’une paupière ; Et l’amour est vraiment le reflet de l’Eden ! A qui veut l’entrevoir, un ange crie : « Arrière ! »

« Comme un ressouvenir du souriant jardin, Il la chercha, l’ivresse ineffablement pure. Mais la beauté qui charme a le cruel dédain.

« Il était beau. Toujours il vivait la torture De ceux que la laideur a marqués en naissant Pour servir à l’amour d’éternelle pâture.

« Il aima. Sa révolte encore allait croissant ; Car, doué d’un esprit que la justice affame, Les fureurs des jaloux le tenaient frémissant.

« C’est le suprême don que l’amour d’une femme. Mais tout coeur qui se donne est pour d’autres perdu, Et seul en est joyeux l’égoïste ou l’infâme.

« Il fut aimé. Mais lui, s’assombrissait, mordu Par tous les désespoirs que la beauté méprise, Par le cri furieux de l’amour entendu.

« Si grand qu’un bonheur soit, pour l’homme sans traîtrise, S’il est fait du malheur d’un autre, n’est-ce pas La coupe de poison que la main ivre a prise ?

« Et je riais de voir que tout fruit mûr, là-bas, Est sûrement percé par un ver invisible ; Et qu’il revomissait les plus puissants appâts.

« Et je prenais toujours ce coeur simple pour cible. J’élargissais encor la part de son bonheur, Sans qu’un remercîment pour toi lui fût possible.

— « Mon oeuvre est bon ainsi qu’il est ! dit le seigneur. — Et les routes du ciel aux hommes sont fermées ! Je sais cela, reprit le parfait raisonneur.

« Les rêves les plus chers aux foules affamées, Lui, les réalisait. Il fut roi sur les rois Qui se disent choisis par le dieu des armées.

« le meurtre est le plaisir où tes fils sont adroits, C’est la gloire de ceux qui portent la couronne ; Mais la sienne chargeait son front, si tu m’en crois.

« O créateur d’Adam ! Quel concert t’environne ! De tous les avortons du couple rejeté, Qui donc plus que ce roi se lamenta ? Personne !

« Léguant l’arrêt divin à leur postérité, Tous ont gémi, les forts, les lâches, les victimes. Nul n’a vécu plus pâle et plus épouvanté,

« Que ce puissant, par moi sorti des noirs abîmes Pour être sur la terre, et plus qu’eux, revêtu Du glacial frisson pris à toutes les cimes !

« le plus affreux supplice est l’extrême vertu. Son grand sanglot déborde, et monte dans les âges Vers celui qui toujours dans son ombre s’est tu.

« Ecoute ce qu’il dit, le sage entre les sages : « Tout n’est que vanité, cendre, fumée ou vent ! « Et rien ne sert, travaux, fortune, apprentissages !

« Tout passe et meurt, le fou, l’inepte et le savant ! « Il n’est rien de nouveau ; tout vient par aventure ! « L’état d’un mort vaut mieux que l’état d’un vivant !

« Toutes sortes de maux rongent la créature, « Et de tous la pensée est le pire tourment ; « Et l’amour est amer plus que la sépulture ! »

« Voilà ton oeuvre ! Il est risible assurément De te voir pour cela convoquer tes phalanges A t’appeler Très-haut, Très-fort et Très-clément !

« Dis-leur donc devant moi de chanter tes louanges ! » — Mais celui dont le trône est au fond des sept cieux, Ne répondit plus rien au corrupteur des anges ;

L’invisible resta là-haut silencieux !