French poem
Les Mains
by Louis Duchosal (1862–1901)
Ô mains que nous avons baisées, Mains de nos père et mère aux gestes triomphants, O mains qui sur nos fronts ensoleillés d’enfants. Tant de fois vous êtes posées !
Nous regrettons les bleus sommeils, La maison qu’on oublie au bord des eaux limpides Et qu’emplissaient de vols rythmiques et rapides L’essaim des mensonges vermeils.
Regrets de la paix coutumière. Des feuillages, des fleurs, et comme nous pleurons La mare où nos bonheurs d’enfants faisaient des ronds Dans la bonne et blonde lumière.
Main d’une mère, chère main Jamais lasse de dire à nos chutes : Courage, Et d’enseigner aux cœurs ignorants de l’orage Les durs hasards des lendemains.
Main délicate, mais austère, Main d’une sœur, montrant l’Étoile de la Foi, À l’heure où l’on pouvait encor sentir en soi Descendre l’Ange du Mystère.
Ô main d’amour, joug adoré, Ô caresses vers qui vont les vœux et les craintes ! Nous pleurons la douceur des mots et les étreintes En qui nos âmes ont vibré.
Un frisson hante nos vertèbres, Nos pieds saignent, nos yeux sont pleins de cécités. Nous regrettons le songe envolé, les cités Dans de magnifiques ténèbres.
Nous pleurons nos vieilles étoiles Et les enchantements de l’Île et de Thulé Et la mer adorable où, sous un ciel troublé, Fuit la grâce blanche des voiles.
Nous pleurons le rêve infini, La féerie éphémère et les nuits pleines d’astres, Et nos cœurs à jamais perdus sous les désastres Des illusions de granit.