French poem
À ma sœur
by Louis Fréchette (1839–1908)
Bientôt viendra le doux printemps Chasser la neige, les autans, Les jours moroses ; Bientôt les feuilles renaîtront, Et les oiseaux nous reviendront Avec les roses.
Bientôt, de nos rudes climats, Disparaîtront les blancs frimas, Les froids sévères ; Et nous pourrons, d’un œil charmé Voir éclore aux rayons de mai Les primevères.
Sur la route, chaque bosquet, Dans l’arceau pimpant et coquet De ses ramures, Le soir comme au soleil levant, Rendra sous les baisers du vent Mille murmures.
Les ruisseaux transparents et frais Mêleront an bruit des forêts Leur voix si douce ; Et sous les branches qui plieront, Des chants joyeux s’envoleront Des nids de mousse.
Dans les guérets et sur les eaux, Sous les sapins, dans les roseaux Qu’un souffle ploie, Sur les rochers, dans les buissons, Tout sera parfums et chansons, Lumière et joie.
Partout mille édens gracieux Feront remonter vers les cieux L’âme bercée ; Et, sous l’empire d’Ariel, La terre semblera du ciel La fiancée.
Alors on te verra souvent Au balcon te pencher rêvant Tout éveillée, Pour écouter le bruit de l’eau Fredonnant son gai trémolo Sous la feuillée.
L’on te verra plus d’une fois Devenir pensive à la voix Eolienne Des petits maëtros ailés, Chantant leurs refrains modulés En tyrolienne.
Sous les peupliers, vers le soir, Tu t’en iras souvent t’asseoir, Rêveuse et lasse, Humant la brise et ses parfums, Et dénouant tes cheveux bruns, Au vent qui passe.
Et, lorsque tout te sourira, Que l’enivrement te fera Oublier l’heure, Alors, l’œil à demi voilé, Tu songeras à l’exilé Qui souffre et pleure.
Hélas ! le beau printemps doré N’est plus pour le cœur ulcéré Qu’un vain fantôme. Quand l’âme a des chagrins navrants, Les souffles les plus enivrants N’ont plus d’arôme.
De tout son œil est attristé : Pour lui la rose est sans beauté, Et l’aubépine Lui parle encor de sa douleur, Car il sait que la blanche fleur A son épine.
Il sait que l’automne viendra, Que la terre se jonchera De feuilles d’arbre ; Et la brise au vol caressant Sur sou front ne laisse en passant Qu’un froid de marbre.
Ni le gazouillement des eaux, Ni le ramage des oiseaux, Troupes aimées, Ni les frais ombrages mouvants, Ni la douce chanson des vents Dans les ramées,
Ni ces mille aspects enchantés Qu’on découvre de tous côtés, Quand la nature, Pour célébrer les jours nouveaux, Fait briller les plus beaux joyaux De sa parure ;
Bien pour lui n’a d’émotions ; Son cœur pour les illusions N’a plus de place ; Et son pas foule, indifférent, Fleur nouvelle ou gazon mourant, Pelouse ou glace.
Pour lui les beaux jours de printemps N’ont pins ni reflets éclatants Ni folle ivresse ; L’homme que la vie a froissé N’a qu’un printemps, c’est son passé, C’est sa jeunesse !
Mais il est un baume odorant Donné parfois au cœur souffrant Par Dieu lui-même : Ce doux baume, trop rare, hélas ! C’est l’assurance que là-bas Quelqu’un nous aime !
Chicago, mars 1868.