French poem
Élégie (« Quoi ! les flots sont calmés »)
by Marceline Desbordes-Valmore
Quoi ! les flots sont calmés, et les vents sans colère Aplanissent la route où je vais m’égarer : J’ai vu briller le phare, et l’onde qui s’éclaire Double l’affreux signal qui doit nous séparer ! Que fait-il ? Ah ! s’il dort, il rêve son amie ; Bercé dans mon image, il attend le réveil ; Comme l’onde paisible, il me croit endormie, Et son rêve abusé sourit à mon sommeil.
Emmenez-moi, ma sœur. Dans votre sein cachée, Comme une pâle fleur de sa tige arrachée, Sauvez-moi de ces lieux. Dites : c’est sans retour ! Cet effort finira ma vie ou mon amour. Emportez ma douleur loin de lui, loin du monde ; Loin de moi, s’il se peut, ma sœur, emportez-moi. Mais la nuit qui nous couvre est-elle assez profonde ? Oh ! non ; les flots, le ciel tout me remplit d’effroi. Est-il temps de mourir ? Et lui, lui que j’adore, Ne puis-je, en le fuyant, vous le nommer encore ? Ne puis-je de sa voix appeler la douceur ? Ne puis-je le revoir ?… Non, sauvez-moi, ma sœur. Mon mal est dans sa vue ! et, lorsque j’y succombe, Mon mal doit vous toucher, ce n’est pas le remord. Cachez-moi dans vos bras, dans la nuit, dans la tombe ; Je demande à le fuir, je ne crains plus la mort. Venez ! s’il descendait sur la plage déserte, Un charme sur mes pas attirerait ses pas : Prête à me confier à la vague entr’ouverte, Je lui dirais adieu… je ne partirais pas.
Il sait tout. Ô ma sœur ! il rappelait mon âme. Nos regards se parlaient malgré nous confondus ; Tout baignés de tristesse, et de pleurs, et de flamme, Dans ses regards si doux les miens se sont perdus. Et je fuis ! et des cieux la pitié m’abandonne ! Je ne les verrai plus, ils étaient dans ses yeux. Si tu voyais ses yeux ! Oh ! l’ange qui pardonne Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux !
J’étais seule avec lui, j’écoutais son silence ; L’heure, une fois pour nous, perdit sa vigilance. Contre un penchant si vrai, si longtemps combattu, Ma sœur, je n’avais plus d’appui que sa vertu. Pour arracher mon cœur à sa peine chérie, Et distraire du sien la sombre rêverie, Je cherchais le secours de ces accords puissants, Qui de plus d’un orage avaient calmé ses sens : J’essayais, d’une main faible et mal assurée, Cet art consolateur d’une âme déchirée ; Je disputais son âme à ses vagues désirs ; Je ramenais le temps de nos plus doux loisirs ; Son sourire trompait ma crédule espérance, Et j’unissais ainsi la ruse à l’innocence. Dieu ! que je m’abusais à ce calme trompeur ! Pour la première fois son regard me fit peur ; De ma gaieté timide il détruisit les charmes, Et ma voix s’éteignit dans un torrent de larmes. « Non ! dit-il, non, jamais tu n’as connu l’amour ! » J’ai voulu me sauver… il pleurait à son tour : J’ai senti fuir mon âme effrayée et tremblante ; Ma sœur, elle est encor sur sa bouche brûlante.
Sauvez-moi ! sauvez-moi ! De lointaines clameurs Appellent au rivage une barque tardive. De l’écho du rocher que la voix est plaintive ! Répondez-lui pour moi : je vous suivrai… je meurs.