French poem
La Douleur
by Marceline Desbordes-Valmore
Sombre douleur, dégoût du monde, Fruit amer de l’adversité, Où l’âme anéantie, en sa chute profonde, Rêve à peine à l’éternité ! Soulève ton poids qui m’opprime, Dieu l’ordonne… un moment laisse-moi respirer ! Ah ! si le désespoir à ses yeux est un crime, Laisse-moi donc la force d’espérer !
Si dès mes jeunes ans j’ai repoussé la vie ; Si la mélancolie enveloppa nies jours ; Si l’Amitié, la Gloire, les Amours, Ont attristé mon âme à leur culte asservie ; Si déjà mon printemps n’est qu’un froid souvenir ; Si la Mort sur l’objet que ma douleur célèbre A baissé son rideau funèbre, Laisse-moi vivre au moins dans un autre avenir !
Et si pendant cinq ans cet objet adorable De mes jours languissans ranima le flambeau ; Si sa beauté, si sa grâce ineffable Est aujourd’hui la proie et l’orgueil du tombeau ; Laisse-moi respirer, désespoir d’une mère ! Dieu l’ordonne, Dieu parle à mon cœur éperdu. « Suis mon arrêt, dit-il, reste encor sur la terre ! » S’il ne venait de Dieu, serait-il entendu ?…
Mais vers l’éternité quand mon âme brûlante S’envolera, baignée encor de pleurs, Délivrée à jamais d’une chaîne accablante, Je reverrai mon fils !… quel prix de mes douleurs ! Éternité consolante et terrible ! Pour le méchant, c’est l’enfer ! c’est son cœur ! Mais pour l’être innocent, malheureux et sensible, C’est le repos ! c’est le bonheur !....
Ô Dieu ! quand de mon fils sonna l’heure suprême, Un doute affreux ne m’a pas fait frémir ! Non, cet être charmant, au sein de la mort même, N’a fait que s’endormir. Ô tendresse ! ô douleur ! ô sublime mélange ! Ses yeux remplis d’amour sèmeraient sur mes yeux ; Je m’attache à son corps.... Ce n’était plus qu’un ange Qui s’envolait aux cieux !