French poem
Le Rêve du Mousse
by Marceline Desbordes-Valmore
Dans le port de Marseille, Un courageux enfant, Comme une humide abeille, Fut poussé par le vent. Tombé de la tartane, Qui s’envole sans lui, Il frappe à sa cabane, Dont l’humble phare a lui ;
— « Qui m’éveille à telle heure ? » Dit la vieille, qui pleure Son mousse, errant sur l’eau : — C’est moi ! moi, ma mère !… Oh ! Que le réveil est beau !
L’air était froid, ma mère ; Oh ! comme il était froid ! La brise était amère, Sur la flotte du roi ; Mais au fond de mon âme, Dans des flots de soleil, Marseille aux yeux de flamme, Réchauffait mon sommeil : Lorsqu’une blanche fée, De vos voiles coiffée, M’appelle au fond de l’eau… Mais, bon jour, ma mère ! Oh ! Que mon rêve était beau !
« Viens ! m’a dit votre image ; L’eau seule est entre nous ; Trop vite, ton jeune âge A quitté mes genoux. Viens ! que je berce encore Tes rêves de printemps ; Les flots en font éclore, Qui nous calment long-temps ! » Et mon âme étonnée, Se réveille entraînée Par les baisers de l’eau… Mais, bon jour, ma mère ! Oh ! Que mon rêve était beau !
La flotte aux grandes ombres En silence glissa ; Avec ses ailes sombres, Mon vaisseau s’effaça : Sous sa lampe pieuse, Sans cesser de courir, La lune curieuse, Me regardait mourir : Je n’avais pas de plainte ;
Trois fois ma force éteinte S’évanouit dans l’eau… Mais, bon jour, ma mère ! Oh ! Que mon rêve était beau !
C’en était fait du mousse, Mère ! sans votre voix ; Sa clameur forte et douce, Me réveilla trois fois : Sous les vagues profondes, En vain nageait la mort ; Vos doux bras sur les ondes, Me poussaient vers le port ; Et votre âme en prière, Semait une lumière Entre le ciel et l’eau… C’est moi ! moi, ma mère ! Oh ! Que le réveil est beau !