French poem
Les Lettres
by Marceline Desbordes-Valmore
Hélas ! que voulez-vous de moi, Lettres d’amour, plaintes mystérieuses ? Vous dont j’ai repoussé longtemps avec effroi Les prières silencieuses, Vous m’appelez… je rêve, et je cherche, en tremblant, Sur mon cœur, une clef qui jamais ne s’égare : D’un éclair l’intervalle à présent nous sépare ; Mais cet intervalle est brûlant !
Je n’ose respirer ! triste sans amertume, Au passé, malgré moi, je me sens réunir : Las d’oppresser mon sein, l’ennui qui me consume Va m’attendre dans l’avenir. Je cède : prends sa place, ô délirante joie ! Laisse fuir la douleur, cache-moi l’horizon ; Elle t’abandonne sa proie, Je t’abandonne ma raison ! Oui, du bonheur vers moi l’ombre se précipite :
De ce pupitre ouvert l’amour s’échappe encor. Où va mon âme ?… elle me quitte ; Plus prompte que ma vue, elle atteint son trésor !
Il est là !… toujours là, sous vos feuilles chéries, Frêles garants d’une éternelle ardeur ; Unique enchantement des tristes rêveries Où m’égara mon cœur ! De sa pensée échos fidèles, De ses vœux discrets monuments, L’Amour, qui l’inspirait, a dépouillé ses ailes Pour tracer vos tendres serments. Soulagement d’un cœur, et délices de l’autre, Ingénieux langage et muet entretien ! L’empire de l’absence est détruit par le vôtre ; Je vous lis, mon regard est fixé sur le sien ! Ne renfermez-vous pas la promesse adorée Qu’il n’aimera que moi… qu’il aimera toujours ? Cette fleur qu’il a respirée, Ce ruban qu’il porta deux jours ?… Comme la volupté, que j’ai connue à peine, La fleur exhale encore un parfum languissant ; N’est-ce pas sa brûlante haleine ? N’est-ce pas de son âme un souffle caressant ? Du ruban qu’il m’offrit que la couleur est belle ! Le ciel n’a pas un bleu plus pur ; Non, des cieux le voile d’azur Ne me charmerait pas comme elle !
Qu’ai-je lu ?… Le voilà, son éternel adieu ! Je touchais au bonheur, il m’en a repoussée ; En appelant l’espoir, ma langue s’est glacée ; Et ma froide compagne est rentrée en ce lieu ! Ô constante douleur ! sombre comme la haine, Vous voilà de retour ! Prenez votre victime, et rendez-lui sa chaîne ; Moi, je vous rends un cœur encor tremblant d’amour !