French poem
Tristesse de Mère
by Marceline Desbordes-Valmore
Si mes petites chéries, Voulaient venir avec moi, Pour nos tendres causeries, Nous trouverions des prairies, Toujours calmes et fleuries, Où ne chasse pas le roi.
Nous boirions à des fontaines, Dont l’éternelle fraîcheur Et les sources toujours pleines, Étanchent de nos haleines, Les soifs ardentes et vaines, Et nous lavent jusqu’au cœur !
Nous ne verrions plus l’aumône, Tomber rare et lentement ; Quand c’est Dieu qui compte et donne, Plus d’enfans qu’on abandonne ; L’astre qui fait sa couronne, Les réchauffe également !
Plus de cages souterraines, Où vient avorter le jour ; Plus d’hommes serrés de chaînes ; Plus d’âmes lourdes de haines, Où, lucides et sereines, Les âmes se font amour !
Là, plus de tête encor vive, Coupée au tranchant du fer ; De la terre affreux convive, Plus de bourreau qui survive, À cette tête plaintive, Qu’il croit jeter à l’enfer !
Plus de charité qui pleure, Et qui s’épuise en cherchant Le pardon ! plus rien qui meure, Sous l’étouffement de l’heure ; Plus de grâce qui demeure Clouée aux mains du méchant.
Là, plus de cœur qui s’égare, À poursuivre un autre cœur ; Plus d’âme triste et bizarre, Sans se soupçonner barbare, Qui s’isole et se sépare De l’âme qui fut sa sœur !
Pareilles à trois mésanges, Qui font voile dans espoir, Quittant les terrestres langes, Pour rejoindre nos phalanges, Nous reverrions tous les anges, Qui nous ont dit : Au revoir !
Mais, non, doux portraits que j’aime ! Détournez votre flambeau, De l’autan, qui sur moi-même, Souffle d’une hâte extrême ; Il vous manque le baptême, Qui nous achète un tombeau.
Que vos pleurs vous fassent belles ! Moi, j’irai seule d’abord, Ô mes naissantes mortelles, Et comme aux esprits fidèles, J’irai vous chercher des ailes Pour voler à l’autre bord !
Déjà comme la colombe, Qui tourne dans le malheur, Ma pensée et plane et tombe, S’abreuve aux fleurs d’une tombe ; Puis, sentant qu’elle succombe, Revient mourir à mon cœur !