Versos French Maurice Rollinat L’Ennui

French poem

L’Ennui

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Quand il s’appelle oisiveté, Si confit en fatalité Qu’il ignore sa volonté De ne rien faire, Il nous donne un pas de vieillard Marchant derrière un corbillard, Et flotte en nous comme un brouillard Dans l’atmosphère.

C’est l’ennui monotone et flou, L’ennui du serpent et du loup, Du vieux chenet et du vieux clou Mangé de rouille ; L’ennui placide et végétant Où ne couve aucun feu latent Et qui dort plat comme un étang Dont l’eau s’embrouille.

L’homme embrumé par ce sommeil N’a jamais d’heures de réveil ; C’est un mécanique appareil D’insouciance, Qui s’acquitte, sans s’en douter, De sa fonction d’exister Et qui n’entend pas chuchoter Sa conscience.

Sous ce nuage de stupeur Sans désir, sans remords ni peur, La vie, à force de torpeur, Est insoufferte Par cet opaque abasourdi, Somnambule du plein midi Traînant dans un corps engourdi Une âme inerte.

Mais engendré par le dégoût, L’ennui n’est plus ce morne égout Où toute l’âme se dissout, Stagne et se fige ; Il devient un remous géant Qui submerge l’esprit béant Et le roule dans un néant Fait de vertige.

Dolente épave du Destin, L’homme est repris chaque matin Par ce tourbillon clandestin Qui le disperse, En laissant à jamais planté Dans ces morceaux de vanité Le coutelas d’inanité Qui les transperce.

Le désorienté du beau Est rongé par l’Ennui-corbeau, Mais il renaît de son lambeau. Martyr vivace, Fierté morte, esprit décadent Que le cauchemar obsédant Avec son hâle, avec sa dent Gerce et crevasse.

Il est le pèlerin qui choit Dans tous les chaos de l’effroi, Et qu’un marasme lent et froid Poisse et repoisse ; Et par son œil épouvanté Jamais plus rien n’est reflété Que la solitaire clarté De son angoisse.

En vain il appelle poison Son labeur comme sa raison Pour n’avoir plus la trahison D’aucun mensonge, Il a beau faire, il est mordu Par le regret du temps perdu, Et le Doute est le résidu De ce qu’il songe.

Le désillusionnement A croulé sur son sentiment, Sa foi, définitivement, Est trépassée ; Et son triste cœur orphelin, Qui n’a plus l’espoir pour tremplin Languit, penche et suit le déclin De sa pensée.

Tirant ses jambes — lent compas Jaugeant toujours le même pas — Il use en ne les vivant pas Ses jours funèbres ; C’est l’aveugle hermétique et noir Qui chemine sans le savoir, Et qui se guide, sans y voir, Dans les ténèbres.

Pour se plaire en notre séjour Son mépris jette un pont trop lourd Sur les océans de l’Amour Et de la Haine ; Et pour ce damné plein de nuit, Le lendemain qui nous séduit N’est qu’un éternel aujourd’hui Qui se retraîne.

Les hommes ? Il n’est plus chez eux. Il mêle en son oubli vaseux Ceux qui l’adulent comme ceux Qui le détestent ; Ce qu’ils disent ou ce qu’ils font, Qu’importe ! Et du même œil sans fond, Il regarde ceux qui s’en vont Et ceux qui restent.

Dans cet ennui sans soupirail Qui vous asphyxie en détail, Devoir, tendresse, orgueil, travail, Tout l’homme tombe, Et le croupissement du sort Ne prend pas ce singulier mort Qui vit quand même et qui se tord Dans une tombe.