Versos French Maurice Rollinat Le Soupçon

French poem

Le Soupçon

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Nous disons pleins d’une impudence Qui singe la simplicité Que l’amour de la vérité Est la loi de noire prudence ;

Qu’il faut se précautionner Chez les serpents à forme humaine, Et que la vertu qui nous mène Nous oblige à tout soupçonner.

Alors, c’est elle qui nous crie Comment se trame une embûche, hein ? Tant de flair contre le prochain Dénonce notre fourberie :

On lui prête à bon escient Des complots qui furent les nôtres, Et l’on ne devient méfiant Qu’après avoir trompé les autres.

L’homme en qui la suspicion Installe son avis funeste Est inquiet d’un pas, d’un geste Et d’une respiration.

Partout craindre un piège invisible, C’est le hideux état normal De cet égoïste du Mal Qui voudrait seul être nuisible.

Il se gare de qui le suit Comme d’une mauvaise atteinte, Pèse une odeur, creuse une teinte, Sonde un aspect, ausculte un bruit.

Il renverse en sa sourde rage Le sens de tout ce qu’on lui fait ; Il est alarmé d’un bienfait Et rassuré par un outrage.

Greffier souple et méticuleux, Sa mémoire est là pour inscrire L’ambiguïté d’un sourire Ou d’un silence cauteleux ;

Pour lui, rien n’est incontrôlable : Il voit le mal au fond du bien, Car toujours il mesure au sien Le mensonge de son semblable.

Dans l’éloge ou dans le pardon Il entend sourdre une menace ; Servi par un ami tenace Il songe : « Que me veut-il donc ? »

Comme un château plein de mitrailles Ayant ses ponts-levis baissés Et couvant entre ses fossés Le Qui vive de ses entrailles,

Tel il dérobe ses frissons D’avarice ou de jalousie, En faisant de l’hypocrisie La sentinelle du soupçon.

Il braque sur ceux qu’il redoute Ses longs espionnages pervers Par des judas toujours ouverts À la muraille de son doute.

Lui qui, peut-être, accomplirait Les scélératesses qu’il mâche, S’il avait l’astuce moins lâche Et qu’il fût certain du secret,

Il fournit à ses méfiances De perpétuels aliments, Et filoute les sentiments Pour pénétrer les consciences.

C’est le retors en trahison, Le cachotier des armes louches, Traînant ses angoisses farouches Sur sa route et dans sa maison.

L’innocence et la gentillesse, Double engin dont il se défend ! Puisqu’il attribue à l’enfant L’affreux savoir de la vieillesse

Enfin, le monstre se résout À toiser le cœur de sa mère, Et policier de sa chimère Il inquisitionne tout.

Il surveille ses portes closes ; Il scrute ses rideaux fermés : Sa peur des êtres animés Le conduit à la peur des choses.

Il regarde la nuit qui vient Comme un guet-apens qui s’approche. Et le moindre objet qui l’accroche Lui semble un bras qui le retient.

Quand l’appréhension l’arrête, Oh ! s’il avait pour épier Une oreille sous chaque pied Et deux yeux derrière la tête !

Pas un oubli, pas un repos ! Dans ses abominables fièvres Il tressaille comme les lièvres ; Il tremble comme les crapauds !

Maintenant, il sent la poursuite De l’agonie et de la mort ; Le danger part comme un ressort Devant ses pas toujours en fuite.

Il longera l’humanité Comme on côtoie un précipice, Sans fin, jusqu’à ce qu’il croupisse Dans le trou de l’éternité.

Tous les fantômes qu’il invente Vivent au gré de son effroi, Et les cadavres ont moins froid Que ce glacé de l’épouvante.

Jamais de halte à son tourment ! Qu’il agisse ou qu’il se recueille, Il est voué comme la feuille, Nuit et jour, au frémissement.

Ainsi, dans une horreur suprême Se termine le Soupçonneux : Ci-gît un cœur si vénéneux Qu’il s’est empoisonné lui-même.