French poem
Les Deux Solitaires
« Je sais que depuis des années Vous habitez un vieux manoir Qui se dresse lugubre et noir Sur des landes abandonnées ;
Vous y vivez sans chat ni chien. N’ayant pour toute galerie Que votre conscience aigrie Qui suppute et qui se souvient.
Mais dans l’étrange solitude Où le dégoût vous a conduit, L’appréhension vous enduit, Et vous mâchez l’inquiétude.
Vous portez un poids journalier Sur vos veilles et sur vos sommes, Et vous n’aviez pas chez les hommes Ce malaise particulier.
Par ces grands espaces moroses Où vous confrontez en rêvant Votre figure de vivant Avec la figure des choses.
Il vous vient une impression Très vague, et qui pourtant vous gêne À mesure qu’elle s’enchaîne À votre méditation.
Il vous faut la lumière énorme, Le plein midi vivace et dru Embrasant avec son jour cru Le bruit, la couleur et la forme ;
Sinon plus de sécurité, Le fantastique vous harponne : La Nature ne vous est bonne Qu’à travers sa diurnité.
Quant à la Nuit, elle vous poisse De son trouble toujours nouveau ; Et, dés le soir, votre cerveau Est opprimé par une angoisse.
Votre cœur ne peut pas dompter Son battement qui s’accélère Quand le soleil caniculaire Se dispose à s’ensanglanter.
Pendant qu’il drape les montagnes Dans la pourpre de son trépas, Vous surveillez devant vos pas L’assombrissement des campagnes.
Alors, au creux de tel vallon, En côtoyant telle ravine, Vous avez l’oreille plus fine, Votre regard devient plus long ;
Au froidissement des haleines, À la décadence des sons, Au je ne sais quoi des frissons Sur les hauteurs et dans les plaines,
Vous mesurez par le chemin L’invasion du crépuscule, Et dès que le hibou circule Le cauchemar vous prend la main.
La rentrée augmente vos craintes Qui métamorphosent d’un coup Votre escalier en casse-cou, Vos corridors en labyrinthes ;
Et puis dans votre appartement, Dont le calme fait les magies, Vous allumez plusieurs bougies Pour rassurer votre tourment ;
Or, cette précaution même Ajoute encore à votre effroi, Car vous songez trop au pourquoi De l’illumination blême.
Maintenant sous le plafond brun, Tous ces flambeaux de cire vierge Ont la solennité du cierge Qui brûle au chevet du défunt ;
La raison froide qui dissèque Vous quitte pour le ténébreux, Et vous trouvez louche et scabreux L’abord de la bibliothèque.
À cette funèbre clarté Maint livre derrière sa vitre, Vous déconcerte par son titre Évocateur d’étrangeté ;
Un saisissement plein d’épingles Vous prend les tempes et le dos ; Vous épiez si vos rideaux Ne s’écartent pas sur leurs tringles.
Attendez donc ! Ce n’est pas tout… Et cette vermineuse horloge Dont le tac tac tac tac se loge Dans tel vieux meuble on ne sait où…
Vous ne pouvez tenir en place, Et vous vous possédez si peu Que vous jouez ce mauvais jeu De vous regarder dans la glace.
Un bruit monte et descend ; cela Est sournois, confus, marche, cause… Vous pourriez en savoir la cause : Mais jamais en ce moment-là,
Ni des caveaux pleins de cloportes, Ni des greniers pleins de souris, N’est-ce pas que pour aucun prix Vous n’entre-bâilleriez les portes ?
Vous perdez ces troubles obscurs, Votre faiblesse les retrouve, Et par degrés l’horreur qui couve Éclate entre vos quatre murs,
Entre vos quatre murs livides, Qui pour vous contiennent alors Les ténèbres de l’au dehors Et l’inconnu des chambres vides !…
Hein ? Suis-je diagnostiqueur De votre nocturne supplice ? Je vous ai raillé sans malice, Et je vous plains de tout mon cœur.
Pour moi qui ramène le songe À sa stricte irréalité, La nuit n’est qu’une vérité Où l’on veut trouver du mensonge.
Donc, en mon gîte qui se ronge De silence et de vétusté, Ma veille avec tranquillité Jusqu’après minuit se prolonge. »
— « Eh bien ! ne parlez pas si haut ! Qu’un seul frisson prenne en défaut Votre incrédulité savante,
Vous sentirez avec stupeur Que vous avez peur d’avoir peur !… D’ailleurs vous savez l’épouvante.
Votre effroi, vous l’avouerez bien, S’est dénoncé par la peinture Que vous avez faite du mien ; Oui ! vous partagez ma torture.
Allons ! trêve au raisonnement Du respect humain qui vous ment, Et criez à qui vous écoute L’humilité de votre doute,
Puisque cette peur qui vous mord Est l’hommage le plus intime Que vous puissiez rendre à l’abîme De l’Existence et de la Mort ! »