Versos French Oscar Wilde La Nouvelle Hélène

French poem

La Nouvelle Hélène

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Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné, et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à une étoile suspendue dans le silence argenté de la nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde antique au milieu des clameurs et des torrents de sang de la guerre.

Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu? Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon, au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux mailles d'or, quelque jeune fille aux membres bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et des falaises d'Héraklès?

Non, tu es bien Hélène elle-même et non point une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon, et que l'âge viril de Memnon fut fauché prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette course fatale, dans la dernière année de la captivité. Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent des fantômes de boucliers, en t'appelant par ton nom.

Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis, où jamais faucheur ne se lève pour saluer le jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément, où le berger mélancolique voyait ses hauts épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse? Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois, au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des Grecs?

Non, tu avais pour retraite cette colline creuse que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir, cette reine découronnée que les hommes appellent l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à Rome, les nations révèrent en silence les autels décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.

Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort, tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi, pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent passer un souffle capable de faire retentir de ton éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir, plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie point quel désastre le temps peut amener, si tu me permets de m'agenouiller dans ton temple.

Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre terre maudite et morne pour regagner la tour où jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie sans amour se soit écoulée tout entière.

O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées se meuvent, entraînées dans des filets d'or, que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a fixé son séjour de volupté dans ton corps.

Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires, mais ceinte de la splendeur argentée de l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient, et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate, annoncent l'éternel sommeil.

Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres. Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes filets du destin, nous qui sommes las d'attendre que vienne le désiré des nations, nous errions au hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à tâtons quelque calmant endormeur pour les existences manquées, pour les misères qui s'éternisent jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel relevé, la blanche splendeur de ta beauté.