Versos French Pamphile Le May L'arrestation

French poem

L'arrestation

by (1837–1918)

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Pendant que les amants causaient d'une voix tendre, Cependant sur la route, au loin, se fit entendre D'un cheval vigoureux le rapide sabot. Le cocher fouettait fort, et le cheval, bientôt, Au seuil de la maison s'arrêta blanc d'écume. Lozet était sorti; car il avait coutume D'aller fumer, le soir, avec quelques voisins, Pour parler de labours, de chevaux où de grains. Ce soir-là, toutefois, pour voir son futur gendre, Jusqu'à la Vieille-Eglise, il avait dû se rendre. Léon le vit entrer sous le toit de Ruzard, Et, vers la vierge aimante, il courut sans retard.

Dès que devant le seuil s'arrêta la voiture Louise s'avança. Sa superbe stature Se dessinait dans l'ombre avec grâce et fierté. Son noble compagnon marchait à son côté.

Assis sur le devant d'une haute calèche, Un cocher de son fouet faisait claquer la mèche. Sur le siège d'arrière, immobiles et froids, Se profilaient en noir deux moroses bourgeois. Le cocher descendit pour frapper à la porte; Il aperçut Louise. Alors, d'une voix forte: —«Jeune fille, dit-il, s'il vous plaît, dites-moi «Où je verrai Léon, un marin, par ma foi! «Un marin sans pareil, qui fit sur ce rivage, «A la fin de l'automne, un si triste naufrage.» Léon, un peu surpris, fit encor quelques pas Pour voir si ses regards ne se souviendraient pas De ce brave étranger qui semblait le connaître. En même temps la vierge, orgueilleuse peut-être Du renom de Léon, de son amour si doux, Répondit au cocher:—«La fortune est pour vous: «Laissez se réjouir votre amitié fidèle,— Et, montrant de la main le marin tout près d'elle:— «Celui que vous cherchez, regardez, le voici!» —«Vous êtes prisonnier! Ne bougez pas d'ici! Dit le cocher brutal empoignant le jeune homme: «Et si vous vous défendez, par Dieu! l'on vous assomme! Il n'avait pas fini qu'un rude coup de poing L'avait comme une feuille envoyé tomber loin. Mais dans le même instant, sautant de leur voiture, Les autres étrangers à la rouge figure Se jettent tous les deux sur le vaillant marin, L'écrasent sur le sol et l'enchaînent enfin.

Louise est interdite: elle croit faire un songe En voyant le malheur où sa parole plonge Son tendre bien aimé, l'infortuné Léon. Elle tombe à ses pieds, lui demande pardon, Embrasse ses deux mains et les mouille de larmes. Elle appelle au secours: elle éloigne les armes Que sortent du fourreau les farouches anglais; Car les deux étrangers aux coeurs durs et mauvais Etaient fils d'Albion et gens de la police. Pour le jeune marin, le plus affreux supplice Etait cette douleur de la fidèle enfant. —«O! Louise! il disait, ne pleure pas autant: «Il faut, tu le vois bien, il faut que je m'en aille. «J'aurais voulu, c'est vrai, tomber dans la bataille: «N'importe! je l'espère, on combattra sans moi. «Ma vie à ma Patrie et mon amour à toi!»

La mère Jean Lozet, par le bruit attirée, Avait ouvert la porte. Inquiète, effarée, Elle tâchait de voir en se tenant dehors L'étrange événement qui se passait alors.

Les deux sombres anglais s'entretenaient ensemble. —«Est-il quelque danger que le peuple s'assemble Et prenne le parti de notre prisonnier? Demandait le plus vieux.—«Goddam! pour un denier, Si nous pouvons avoir Tonkourou le sauvage, Nous le ferons garder toute la nuit, je gage,» Répondait'le second—«Et nous boirons un coup?» —«Et nous boirons, mon cher, et nous rirons beaucoup, «Et toujours aux dépens des canadiens stupides.»

Les traits du prisonnier étaient pâles, livides, Et ses mains se crispaient dans leurs ignobles fers. Alors il se tourna vers ces hommes pervers: —«Canaille!» grinça-t-il, leur crachant à la face. Il allait payer cher cette effrayante audace, Mais Lozet arriva suivi de Tonkourou. —«Malheureux! vous serez accroché par le cou!» Dit, en montrant le poing à sa noble victime, Celui des deux anglais dont la figure infime Avait été souillée avec tant de mépris. Le sauvage et Lozet s'arrêtèrent surpris. Quand le vieux Jean connut quels motifs équitables Amenaient à son seuil les sévères constables, Il ne put s'empêcher d'avoir, intimement, Un sentiment de joie et de contentement.

La foule emplit bientôt la maison toute entière. Pour mieux voir dans la nuit contractant sa paupière, Tonkourou reconnut le plus vieux des anglais. A voix basse il lui dit:—«Frère, si tu voulais, «Si tu voulais donner quelques pièces sonnantes, «Tu pourrais de la nuit passer les heures lentes «Sur une molle couche, et dans un doux sommeil: «Tonkourou veillerait. Au lever du soleil «Avec ton prisonnier tu te mettrais en route. «Tu sais mon dévoûment, ne le mets pas en doute.»

Le huron, recourbé comme sous un fardeau, Laissant son vieux taudis recouvert de bouleau, Laissant sur le sol nu son infâme compagne, Avait, jusques au soir, erré dans la campagne Comme un esprit en peine, un fantôme maudit. Il était tourmenté? regardait, interdit, Le travail merveilleux opéré dans son âme. Il voulait de sa haine aiguillonner la flamme: Mais quand il évoquait l'objet de sa fureur Il voyait aussitôt apparaître, ô terreur! De son sauveur béni la suave figure. Le matin, il osa de sa présence impure Souiller le temple saint. Il n'avait plus la foi, Et pourtant il sentit un saisissant effroi Quand le prêtre éleva la céleste victime: Il comprit, tout à coup, la grandeur de son crime. Et quand, après la messe, il marcha lentement Sur les pas de Louise, il voulait humblement Tomber à ses genoux, et, comme à son bon ange, Lui dire le secret de sa vengeance étrange. Mais une fausse honte, hélas! lia sa vois. Il retourna pensif au milieu de ses bois. Le soir il rencontra, près de la Vieille-Eglise, Jean Lozet et Ruzard qui parlaient de Louise.

La maison reposait dans un calme profond. De son reflet paisible étoilant le plafond, La chandelle de suif, sur une large table, Fondait avec lenteur. Le cocher détestable, Craignant de voir s'enfuir l'agile prisonnier, Ne se reposait pas. Son esprit rancunier Se souvenait encor du coup de poing terrible. Il trouvait cependant un charme irrésistible Au large flacon noir déposé près de lui. Et, pour chasser un peu du silence l'ennui, Il savourait souvent la liqueur distillée. Avec lui Tonkourou, dans la longue veillée, Trinquait fidèlement. Dans la paix de la nuit Parfois on entendait un doux et léger bruit; Et c'était une voix qui disait des prières.

Les agents de police avaient clos leurs paupières: Ils avaient bu le rum tous deux avec excès; Tous deux s'étaient couchés contents de leur succès, Et ronflaient bruyamment en rêvant de potence. Un remords importun venait avec constance Troubler le coeur trop dur du père Jean Lozet. Il sentait, le vieux Jean, comme un vague regret De l'animosité persistante mais vaine Qu'il avait témoignée aux brave capitaine. Et Louise priait en répandant des pleurs: Elle voulait mourir, et ses tristes douleurs Se révélaient alors dans une tendre plainte. Le pauvre prisonnier, sans espoir mais sans crainte, Soutenant des gardiens le farouche regard, Dans un coin de la salle était seul à l'écart. Par derrière le dos ses mains étaient liées: Tel un oiseau captif dont les ailes pliées Ne peuvent plus au ciel prendre leur noble essor. Tonkourou dans sa main tenait des pièces d'or Qu'il faisait, par instant, reluire à la chandelle. C'était la récompense et le prix de son zèle.

Comme un baume divin qui calme tous les maux, Le sommeil secoua ses odorants pavots Sur les yeux fatigués par les pleurs et les veilles. Nul soupir, nul sanglot n'arrivaient aux oreilles, Hors le tic tac plaintif, lugubre, régulier, Le tic tac éternel du large balancier Qui passait, repassait en répétant sans cesse Que le temps, triste ou gai, s'envole avec vitesse.

Le cocher avait bu: l'ivresse le surprit, Et d'épaisses vapeurs noyèrent son esprit: Comme une masse inerte il roula sur la dalle. Le féroce huron restait seul dans la salle: Un éclat inouï s'échappait de ses yeux. Armé d'un fer aigu, sombre, silencieux, Il s'approche à pas lents du prisonnier paisible Qui le regarde en face et demeure impassible.

Quand le soleil levant empourpra les châssis, Les constables, dispos, sortirent de leurs lits Et burent au succès de leur noble entreprise. —«Décidément, dit l'un, le sort nous favorise.» —«Oui, oui, répliqua l'autre, et le huron aussi.» Ils rirent aux éclats.—«Tout est bien calme ici,» Repartit le premier d'une voix assez basse. —«Il faut que l'on s'éveille et puis que l'on nous fasse, «Avant notre départ, un déjeuner pompeux,» Ajouta le second.—«Un déjeuner pour deux: «Le cocher jeûnera: que le diable l'emporte.» —«Le prisonnier de même.» Alors, ouvrant la porte, Les anglais, en causant de ce ton familier, Entrèrent dans la salle où le fier prisonnier Avait été commis aux soins du vieux sauvage. Le cocher, n'ayant plus de ses esprits l'usage, Dormait profondément le front sur le plancher. Les anglais, du regard se prirent à chercher Le sauvage et Léon. La suite était déserte. Ils virent, devant eux, une fenêtre ouverte. Alors, un cri de rage, un énorme juron Fit sortir du sommeil la paisible maison. Arraché, tout à coup, à sa brutale ivresse, Le charretier, surpris, se lève, court, s'empresse, Ne sachant ce qu'il fuit, ne sachant ce qu'il veut. Lozet se trouble aussi disant tout ce qu'il peut Pour calmer les anglais qui lui font des menaces. En vain l'on interroge; on cherche en vain les traces Du jeune prisonnier et du vieil indien: Toute peine est perdue: ou ne découvre rien.