French poem
L'hiver
by Pamphile Le May (1837–1918)
La neige a couronné nos collines brumeuses, De la campagne, au loin, l'uniforme blancheur Se déroule pareille aux vagues écumeuses Où l'on voit se bercer des voiles de pêcheur.
Au fond de la forêt on entend de la hache Les coups retentissants, sinistres, réguliers, Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache, Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.
L'hiver au front pelé comme un maigre squelette, Tout couvert de frimas, s'assied à notre seuil: Brisant ses blancs festons sur ses pas il les jette, Comme on jette un drap blanc sur un sombre cercueil.
A la voûte des bois il ôte ses trophées Comme un Crique aux vaincus ôte la peau du front! Comme, au clair de la lune, un diable avec des fées Otent leurs noirs manteaux quand ils dansent en rond.
Dans les plaines en deuil sa main de glace enchaîne Les lèvres du ruisseau qui voudrait soupirer: Elle suspend au tronc de l'érable et du chêne Des rubans que le vent se plaît à déchirer.
Dans le ciel désolé comme une âme coupable Le nuage ressemble à l'aile d'un lutin. A peine d'un souris le soleil est capable, Et le soir long et morne est proche du matin.
Pour le pauvre, l'hiver c'est un lit de souffrance Où l'on voit se rouler de poignantes douleurs; Mais l'hiver, pour l'heureux, c'est un roi qui s'avance, En traînant après lui des guirlandes de fleurs.
LA PLAINTE DU MAUVAIS PAUVRE.
II
—«Pendant que chez le riche un grand foyer pétille, Déployant ses rayons comme un soleil d'été; Pendant que dans la nuit, la lampe d'or scintille, Comme l'oeil d'une vierge, au plafond tout sculpté.
«En vain j'attise, moi, ma froide cheminée, Je ne puis réchauffer mes membres engourdis!... N'aurai-je donc jamais une autre destinée?... Malheur! je ne crois plus ni Dieu, ni Paradis!...
«Ou Dieu n'est qu'un tyran. Je travaille sans trêve Pour un morceau de pain, pour un morceau de bois!... Quel bien ai-je aujourd'hui? Chaque jour qui se lève A ma longue misère apporte un nouveau poids!
«Et, sous ce toit de chaume, une pierre est mon siège: Cette paille est mon lit, et ma table est sans pain! Je n'ai pour me garder des rigueurs de la neige Que ces méchants souliers, que cet habit vilain!
«Le riche lève-t-il des mains vides de crimes Vers ce Dieu sans pitié qui rit de ma douleur? Le riche aide le ciel à faire des victimes, Et le ciel, en retour, le, garde du malheur,
«Pourquoi n'être point mort dès le sein de ma mère? Pourquoi dans le néant n'être point rejeté? Dieu cruel, le tourment de ma vie éphémère Etait-il nécessaire à ta félicité?
«Je ne crois pas en Dieu, je me plais à le dire; Un Dieu pourrait-il donc avoir un coeur de fer? S'il existe qu'il frappe, et qu'à l'instant j'expire... Nous nous réchaufferons au feu de son enfer!»
III
Arrête, malheureux! Blasphémateur, arrête! Ne te ris pas ainsi de la Divinité. Sa main brandit la foudre au-dessus de ta tête; Et sous tes pieds maudits s'ouvre l'éternité!
Dans les plages de feu de la zone torride, Sous un soleil ardent, au plomb fondu pareil, Un homme au front de cuivre, en sa rage stupide, Ferme les yeux et dit: «Il n'est point de soleil.»
Ainsi, jetant au ciel un blasphème exécrable, Tu voudrais de ton Dieu douter quelques instants; Mais sa voix t'étourdit; sa présence t'accable; Tu frémis, malgré toi, de tes voeux impudents.
Pour prétendre au bonheur qu'as-tu fait dans la vie? As-tu gravis le roc où monte la vertu? As-tu prié le Dieu que ta bouche injurie Pour qu'il fit reverdir ton courage abattu?
As-tu jusqu'à la lie épuisé le calice A tes lèvres offert par la main du malheur? As-tu, d'un pied vaillant, broyé le front du vice? As-tu, d'un coeur soumis, accepté la douleur?
Au temps qui coule et fuit comme l'urne du fleuve Tu demandes en vain paix ou félicité; La poussière où tu gis est le temps de l'épreuve: La couronne ou la peine est dans l'éternité.
Malheur à l'indigent dont la sombre détresse Ne cherche de secours que dans l'iniquité! Malheur au riche, aussi, dont l'infâme maîtresse Reçoit la pièce d'or due à la pauvreté!
LE CANTIQUE DU BON PAUVRE.
IV
Quand la feuille d'ormeau tapisse la vallée, Que l'enfant ne suit plus la solitaire allée Pour prendre un papillon; Que les champs, sous la faux, ont vu tomber leurs gerbes; Que l'insecte prudent trottine sous les herbes Et se cache au sillon;
Seigneur, j'espère en toi, car l'heure qui s'avance, Sur son aile glacée apporte la souffrance Au seuil de l'indigent; Seigneur, j'espère en toi, car sur l'homme qui pleure Tu reposes toujours, de ta Sainte Demeure, Un regard indulgent.
Comme un champ que l'automne a noyé dans sa brume Mon coeur est, en ces jours, noyé dans l'amertume, Mon coeur toujours soumis! Après elle traînant sa lamentable escorte La Misère, en haillons, s'est assise à ma porte, Je suis de ses amis!...
Que le riche demeure à l'abri des orages; Que la froide saison réserve ses outrages Pour tous ceux qui n'ont rien; Que chaque heure qui tombe apporte à l'indigence Un pénible regret, une amère souffrance, Si Dieu le veut, c'est bien.
Quand la neige a jeté son manteau sur la plaine, L'oiseau ne trouve plus ni le ver, ni la graine Qui devait le nourrir, Cesse-t-il donc alors sa romance charmante? Vole-t-il, emporté sur une aile traînante, A son nid pour mourir?
La main du Créateur s'étend et le protège: Il s'envole au rivage où l'hiver et sa neige Ne vont jamais s'asseoir. Et lorsque les beaux jours raniment la nature; Que les bois et les champs reprennent leur parure, Il revient, nous revoir.
Celui dont le regard veille sur tous les êtres, Qui nourrit l'araignée au coin de mes fenêtres, Le grillon au foyer, Pourrait-il, en voyant son enfant sur la terre Elever, vers le ciel, un coeur pur et sincère, Ne pas s'apitoyer?
Si la vie, à mes yeux, n'offre guère de charmes, Si je mange mon pain détrempé de mes larmes, Mon âme est dans la paix. Quand à mon Crucifix mes regards se suspendent, Des soucis dévorants, des douleurs qui m'attendent Je ne crains plus le faix.
Chaque saison qui fuit, chaque nouvelle année Nous disent que bientôt l'on verra terminée Notre course en ce lieu: Et le riche et le pauvre attendront, en poussière, Le redoutable jour où luira toute entière La justice de Dieu.