Versos French Pamphile Le May La Tache de Sang

French poem

La Tache de Sang

by (1837–1918)

Listen in the reader

Le lendemain matin une lumière pure Faisait, d'un doux éclat resplendir la nature; Les cloches se berçaient dans les lointains clochers; Les flots en murmurant caressaient les rochers; On entendait la voix des jeunes ménagères Qui s'en allaient, chantant, traire, dans les fougères, La génisse féconde. A son premier réveil, D'un sourire Léon salua le soleil. Il se trouvait heureux. En effet rien ne donne, Comme le souvenir d'une action bonne, Rien ne donne de joie et de contentement.

Ruzard et Tonkourou, de ce doux sentiment Qu'inspire la nature à l'âme vertueuse Ne goûtaient pas le charme; et leur nuit soucieuse, Leur criminelle nuit se prolongea bien tard. Le rayon du soleil qui passait comme un dard Dans les feuilles de l'orme et le châssis de verre; Le nid qui gazouillait dans la mousse légère; Les suaves senteurs qui montaient du rameau, Rien à leurs tristes yeux, rien ne paraissait beau.

Le huron éprouvait un sentiment étrange: Il en était surpris. C'était comme un mélange De haine et d'amitié, de crainte et de respect. Il évitait chacun, se montrait circonspect, Et paraissait ourdir quelque trame nouvelle. Le sauvage se venge et sa haine est cruelle; Mais d'un bienfait il garde aussi le souvenir; Et, plein de confiance, il attend l'avenir Pour exercer sa haine ou bien sa gratitude.

François était aussi plus morose et plus rude, Et sa bouche jetait un énorme juron Quand il se souvenait qu'il devait à Léon, A Léon son rival, le bonheur et la vie. Son âme rancunière, au lieu d'être attendrie S'irritait davantage et s'emplissait de fiel, Et dans sa rage sourde il insultait au ciel.

Léon ne disait pas à la foule indiscrète Sa sublime action. Il la tenait secrète Comme on aurait tenu quelques actes honteux. Mais la vieille Lalal, d'un regard curieux Avait vu s'éloigner les deux amis fidèles A l'heure où, sur les eaux la nuit ouvrait ses ailes; Elle avait reconnu du sauvage huron Le fin canot d'écorce et l'agile aviron. Elle les vit ensuite, à l'éclat de la lune, Dans leurs habits trempés, après leur infortune, S'éloignant tout confus du canot de Léon. Elle eut de l'accident quelque léger soupçon. Elle voulut savoir plus au long l'aventure, Et s'avança vers eux, donnant à sa figure Un air d'inquiétude et de compassion. Mais les deux scélérats, sans faire attention Aux discours importuns de la vieille commère, Entrèrent, le coeur plein d'une pensée amère, Sous le toit de Ruzard où, déjà, tous les deux Dans l'ombre ils ont tramé plus d'un projet hideux. La vieille cependant ne perdit pas courage, Et, dès le lendemain, courant dans le village, Elle faisait partout du triste événement Dont elle avait alors un soupçon seulement, Elle faisait partout l'intéressante histoire; Et si quelque malin refusait de la croire, Elle l'apostrophait d'une terrible voix. Elle fit, ce jour-là, son récit tant de fois Qu'elle finit aussi par y croire elle-même.

Bientôt le marin, grâce à la faconde extrême De la vieille Lalal qui ne se taisait pas, Vit les bons habitants se presser sur ses pas, Redire sa valeur, vanter son héroïsme, Lui rendre ce respect que dans leur égoïsme Ils avaient cru, trompés par d'infâmes discours, Devoir lui retirer peut-être pour toujours.

La cloche de l'église, au lever de l'aurore, Jeta ses gais tintons dans l'air pur et sonore. Les paysans du bourg, en habits de travail, Par groupes réunis devant le haut portail, Vinrent entendre tous, suivant un saint usage, La messe basse, avant d'aller à leur ouvrage. Quand l'airain solitaire eut jeté son appel, Quand le prêtre, en chasuble, avança vers l'autel, Après s'être signés avec de l'eau bénite, Tous, dans les bancs vernis s'agenouillent de suite, Priant avec ferveur, adorant avec foi.

En arrière, pourtant, le long de la paroi, Un homme aux longs cheveux, au visage de cuivre, Paraissait inquiet et ne savoir pas suivre Les hauts enseignements du sacrifice saint. Son oeil était hagard et son aspect contraint. Il n'entrait pas souvent dans le lieu de prière Et paraissait sentir qu'une immense barrière Le séparait encor du fidèle troupeau. On eut dit que parfois, semblable au vermisseau, Il allait se courber jusque dans la poussière, Et parfois on eut dit que de son âme altière Allait soudain jaillir un orgueilleux défi... Son regard, par le vin ou les larmes bouffi, Errait, de temps en temps, sous la voûte éclatante, Et comme le jouet d'une force latente, Venait sur une vierge humblement à genoux Se reposer toujours en perdant son courroux.

Après la sainte messe, à l'autel de Marie La jeune fille vint, des fleurs de la prairie, Offrir pieusement un gracieux bouquet; Puis elle récita, son humble chapelet, Elevant ses beaux yeux vers la niche étoilée Où souriait d'amour la Vierge immaculée. Et l'homme aux longs cheveux, en arrière des bancs Restait seul, appuyé contre les piliers blancs. Quand la vierge sortit du temple solitaire, Il la suivit de près. Il paraissait se faire Dans le coeur de cet homme un terrible combat. Nul n'eut été surpris, soit qu'alors il tombât Aux pieds de cette enfant qui venait de la messe, Ou soit qu'il la perçât d'une lame traîtresse.

Il la suivit ainsi jusqu'au petit ruisseau Qui longe, aride et creux, de Michel Robineau Et la maison jolie et la féconde grange. Alors il s'arrêta comme un homme qui change, Par un soudain caprice, et d'idée et d'avis; Puis, venant sur ses pas par les chemins suivis, Il alla soucieux jusqu'à la Vieille-Eglise, Descendit le coteau, suivit la plage grise Où le flot rayonnait comme un vaste miroir, Et disparut enfin derrière un rocher noir Qui du bois des hurons termine encor la pointe. Bientôt, frappant du pied une porte disjointe, Comme un spectre il entra sous un chaume indigent.

—«Tonkourou, par l'enfer! qu'as-tu fait de l'argent «Qu'un de ces derniers jours, les anglais de la ville «T'ont sans doute compté pour ta démarche vile?» Dit la vieille Simpière aux regards alourdis A l'homme qui venait d'entrer dans le taudis. —«Te voilà scrupuleuse! Allons, vieille, à ton aise: «La farce, en vérité, ne serait pas mauvaise,» Répondit le huron en tombant dans un coin Sur un sale grabat de feuillage et de foin. —«Scrupuleuse! dis-tu; suis-je donc si niaise?.... «Je hais tous les anglais car je suis irlandaise!» —«Ah! ce n'est pas l'horreur de ma noire action?» Sans prêter au sauvage aucune attention, La sorcière porta jusqu'à son oeil perfide Un flacon tout rempli d'un noirâtre liquide, L'agita quatre fois, et de plus en plus fort, Se tournant vers le sud, se tournant vers le nord, Vers l'est et le couchant. De ses lèvres lubriques En même temps tombaient des mots cabalistiques. L'infernale liqueur s'altérait à ce jeu Et semblait se changer en globules de feu. Soudain le noir flacon prit une teinte rouge Et, fumant, s'épandit sur le plancher du bouge Qui demeura souillé d'une tache de sang; Ainsi l'on voit, parfois, les ondes d'un étang Où tombe le canard que le plomb vient d'atteindre, Frémir légèrement et de pourpre se teindre.

La vieille regarda d'un oeil épouvanté, Sur le plancher de bois, le flacon enchanté. Comme un nid de serpents sans cesse bruit et grouille, Ses longs cheveux mêlés que la vermine souille Se tordent sur son cou; sa poitrine de fer Se gonfle en gémissant comme un flot de la mer; Une flamme inconnue anime sa figure; Elle fixe longtemps l'épouvantable augure, Et sa bouche frémit; et ses doigts encor blancs Déchirent les haillons qui cachent mal ses flancs: —«Du sang! du sang! dit-elle, enfin, d'une voix rauque, En secouant d'horreur sa chevelure glauque: «Du sang! du sang sur nous! Arrêtez, malheureux!... «Maudits soient les anglais! Du sang! du sang sur eux!... «Les combats seront beaux! Je vois passer des ombres!... «Brillantes celles-ci, mais celles-là, bien sombres!... «Le soleil ne luit pa! le ciel est orageux! «Le nombre n'est pas grand des soldats courageux!... «Sous leurs toits avilis restent cachés les lâches! «Déjà leurs fronts courbés portent d'ignobles taches!... «Les fers seront rompus!... Et d'immortels échos «Diront à l'avenir la gloire des héros!...» Ouvrant ses bras tremblants la hideuse sorcière Lourdement s'affaissa dans sa noire chaumière. Tonkourou stupéfait sortit sans dire un mot; Et la tache de sang disparut aussitôt.