French poem
La Sauterelle et la Chenille
by Pamphile Le May (1837–1918)
Il fut un temps où les insectes, Unis par un bon sentiment, Vivaient sous un gouvernement Respecté de toutes les sectes. Alors régnaient les papillons; Et jusqu'au loin dans les sillons On entendait des chants de joie. Où s'en est allé tout cela? Qui sait? Pour le moment, voilà: Celui qui relève ou foudroie Les grands empires des humains S'occupe aussi des petits êtres Que les hommes, ces puissants maîtres, Foulent aux pieds dans les chemins. Pour aujourd'hui je vous rapporte Une histoire de ce temps-là; Un papillon, devant ma porte, L'autre soir me la révéla;
—Une sauterelle excentrique, De par la haute autorité Veillant avec austérité A la moralité publique, Vit un jour s'étendre au soleil, Sur une feuille de vanille, Une gracieuse chenille Prise du besoin de sommeil, Et se montra scandalisée:
—Vous êtes bien mal avisée, Dit-elle en grossissant sa voix, De vous exposer de la sorte, Au mépris de nos sages lois; A vous enfuir je vous exhorte, Sinon... la prison!
—Ecoutez ma raison, Sauterelle ma mie; Je me suis endormie, Car je suis lasse de marcher; J'ai fait une bien longue route; Et je crois, somme toute, Que vous ne pouvez m'empêcher De reposer une minute.
—Quand on est ver On ne prend pas ce ton amer Et tout de suite on s'exécute; Va donc sans souffler mot Pour six mois au cachot.
Six mois, c'est long dans l'existence Des petits insectes dorés De nos prés, Et, malgré son omnipotence, La sauterelle avait vieilli. Son allure était fort pénible, Et sa place était disponible, Car souvent elle avait failli, Depuis quelques journées, A son devoir dans ses tournées.
N'ayant nulle appréhension Au sujet de sa pension, Car jamais l'Etat ne maltraite Celui qui fut un bon limier, Avant de prendre sa retraite Elle vint trouver le premier Et lui présenta sa requête Ecrite comme une oraison.
Le Premier, en cette saison, Occupait par droit de conquête Son siège dans le Parlement, C'était un papillon charmant Qui portait, bien que jeune encore, Sur l'aile un reflet de l'aurore. Il lut avec attention La touchante pétition De la suppliante, Puis, d'une voix conciliante, Il loua longuement Un si beau dévouement:
—Je comprends dit-il, à merveille, Ma bonne vieille, Qu'il vous faut du repos. Je sais un petit gîte Admirablement clos; On va vous y conduire vite Et pour longtemps. J'y suis resté, ma bonne, Depuis l'automne Jusqu'au printemps Par votre sollicitude.
—Moi j'ai commis pareille horreur? Ah! vous faites erreur, J'étais toute mansuétude Pour les insectes haut placés.
—Madame, c'est assez! Je n'aime pas que l'on querelle Quand on est sauterelle: Au cachot donc à votre tour! Je suis sous sa forme nouvelle L'humble ver qu'avec tant de zèle Vous maltraitiez un jour.
Traitez avec égard tout homme respectable, Vous qui tenez, quelque pouvoir en main; Ici-bas rien n'est stable: Le sujet d'aujourd'hui c'est le roi de demain.