French poem
Le Carcajou Qui Veut S'illustrer
by Pamphile Le May (1837–1918)
Un carcajou jadis, ayant fort bonne dose De vanité, Cherchait une opportunité De se faire un renom par quelque grande chose. Il voulait se rendre immortel,— C'était son but suprême— Ne fut-ce même Que par un fait accidentel. Plein de cette pensée Qu'on peut dire insensée Quand elle vient d'un carcajou, Et croyant qu'un haut fait ne sera qu'un joujou Pour sa riche nature, Il part à l'aventure.
Il n'était pas très loin encor Quand, dans une rivière assez bien encaissée, Il voit un habile castor Qui bâtissait une chaussée.
—Voilà, se dit-il en émoi, Un travail qui serait assez digne de moi; Mais je puis faire mieux: j'ai plus grande stature Et j'ai meilleures dents, pour couper un sapin, Que ce petit rapin De l'architecture. Commençons donc notre oeuvre; immortalisons-nous, Et rendons jaloux Les hommes orgueilleux dont les longues annales Ne racontent toujours que des choses banales!
À peine finit-il ce vaniteux propos Qu'il se mit à ronger un arbre des plus gros, Mais ils n'en avait pas coupé toute l'écorce, Malgré ses coups ardents, Qu'il avait épuisé sa force Et qu'il s'était cassé les dents.
Il rentra dans les bois fou de honte et de rage, Comprenant, mais trop tard, que le plus beau courage Ne suffit pas toujours pour créer un exploit, Mais qu'il faut être propre à l'oeuvre qu'on conçoit.