French poem
Le Lièvre et le Rat
by Pamphile Le May (1837–1918)
Bien des fabulistes, Profonds moralistes, Ont avant moi conté, dans leurs vers séduisants, Ces histoires naïves Prises dans les archives Des esprits sérieux et des coeurs bienfaisants. Auprès de leurs travaux bien humble est mon ouvrage Et je sens quelquefois s'affaisser mon courage. Laisserai-je pourtant mon livre inachevé? Comme le grain de sénevé Il deviendra peut-être un arbre au rameau sombre Qui prêtera son ombre Au voyageur fatigué. Ecrivons donc encor: que m'importe le blâme Si mes récits, enfants, charment votre jeune âme? Parmi les ennuyeux si je suis relégué, J'aurai pour m'excuser le désir de vous plaire En vous donnant de bons conseils. Vous m'offrirez vos fronts vermeils, Je les embrasserai, ce sera mon salaire.
Je vais dire aujourd'hui l'histoire d'un coquin; Une assez longue histoire Que vous conserverez bien dans votre mémoire, Car on ne la trouve plus, même dans le bouquin. Le coquin dont je parle était un jeune lièvre. C'est drôle, n'est-ce pas? et l'on n'aurait pas cru Que ce triste animal put avoir un mot cru Sur la lèvre Et de l'audace dans le coeur, Drôle si vous voulez, c'était un escroqueur. Il est vrai qu'il était sauvage, Qu'il habitait un trou pratiqué dans le sol; Mais cela n'explique point son grand penchant au vol; Car nul ne fait plus grand ravage? Dans le domaine du prochain Que l'homme,— L'homme civilisé, s'entend,—soit qu'il se nomme Sujet ou souverain.
Fatigué de ronger des bourgeons d'épinette, De gruger du sapin, Notre héros, un bon matin, Quitta sa maisonnette— Si l'on peut d'un tel nom appeler un vil trou.— Il ne savait ni peu ni prou Vers quels lieux diriger sa course; Mais le hasard est la ressource De ceux qui n'en ont pas. Tout en réfléchissant, il dirigea ses pas A travers champs, vers une étable. Il fut bien inspiré, Car, à peine est-il entré, Qu'un rat qui se mettait à table L'invite à s'approcher et lui présente un oeuf.
Le lièvre trouve exquis ce mets tout à fuit neuf, Le dévore, Puis en demande encore. Le rat hospitalier, Entrouvrant son cellier, Lui fit voir que chez lui se trouvait l'abondance.
—Je voudrais Des oeufs frais, Dit le petit intrus avec outrecuidance.
—Comme on est en été, Lui répondit le rat, vous en aurez sur l'heure, Même à satiété; Restez dans ma demeure, Je vais vous en chercher.
Puis il sortit pour dénicher Les poules sur leurs nids de paille.
Trouvant amusant d'être ingrat, Le lièvre fit ripaille En l'absence du rat, Et vers les bois, ensuite, Prit la faite. Il ne se montra plus qu'aux jours froids de l'hiver, Car, l'hiver arrivé, sa robe devint blanche. Et puis il aimait moins le bourgeon de la branche Et le trouvait parfois amer. Les oeufs étaient si bons! L'eau venait à la bouche Rien que d'y penser. Et le rat, loin d'être farouche, Semblait aimer un peu qu'on l'aide à dépenser.
—Pourquoi ne tenter pas cette bonne aventure, Se dit-il, encore une fois? Monsieur le rat est trop courtois Pour oser soupçonner dans ma blanche fourrure Le lièvre gris qui l'a triché. Mettons sa finesse à l'épreuve; Quand on a fait peau neuve On peut impunément refaire vieux péché.
Il part donc, sautant sur la neige, Et chez le rat s'en vient frapper. Celui-ci lui présente un siège Mais ne parle point de souper. La faim inspire de l'audace A l'animal le plus prudent.
—Donnez-moi donc de quoi me mettre sous la dent, Demande, sans préface, Le visiteur ahuri.
—Je n'ai qu'un oeuf pourri Que m'a laissé naguère un hôte malhonnête, Un lièvre gris.
—C'était un malappris, Fit aussitôt le lièvre en secouant la tête, Et si je le rencontre un jour Il paiera cher ce vilain tour.
—Vraiment, votre bonté l'emporte, Et je vous dirai franchement Que j'ai des mets d'une autre sorte, Reprit le rat tout bonnement.
—Je crois votre cave garnie, Et je vous jure que j'ai faim, Continua l'hôte canaille et fin.
—Mangez donc sans cérémonie, Quelques uns de ces frais biscuits.
—En passant j'en ai goûté d'autres; Je ne sais s'ils valent les vôtres, Mais ils me parurent bien cuits.
—Où cela, mon ami, dans la maison voisine?
—Eh oui! précisément, votre flair le devine.
—Je cours en chercher deux, ce sera le dessert.
—Vraiment vous me comblez, mais faites diligence, Sinon je penserais qu'on vous a découvert; Et j'aimerais bien mieux mourir dans l'indigence Que de vous perdre ainsi.
—Mon cher, soyez tranquille, Je suis assez habile Pour revenir ici: Je ne crains ni piège, ni dogue.
Après ce petit dialogue Le rat obligeant s'éloigna. Quand il revint le cellier était vide. Il s'indigna.
Mais le lièvre perfide, Objet de son doux soin, Etait déjà bien loin.
Tromper une âme droite N'est ni malaisé, ni nouveau; Celui qui vous exploite Sait quand il doit changer de peau. Il vaut mieux, au jeu, quoiqu'on dise, Etre floué qu'être floueur, Si le premier y perd sa mise Le second y perd son honneur.