Versos French Pamphile Le May Le Serment de Ruzard

French poem

Le Serment de Ruzard

by (1837–1918)

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Quand Ruzard prit, congé de la vieille lamproie, Au milieu île la nuit, son âme était en proie A des doutes nouveaux, à d'étranges tourments. Il subissait déjà les justes châtiments Des esprits curieux qui veulent trop connaître; Car la vieille coquine avait su faire naître, Par un langage obscur, dans son coeur faux et noir, La haine et la terreur, et, l'amour et l'espoir. Il se rendit chez lui par le bois sans arôme, Sur le chemin de neige allant comme un fantôme, Et tâchant de trouver conforme à son désir Un sens mystérieux qu'il n'avait pu saisir. Il marchait à grand pas, et de sa lèvre blême Tombait, à chaque instant, un infâme blasphème. Il réveilla le feu sous la cendre endormi Et, sur un vieux fauteuil se couchant à demi, Il se prit à former des rêves de vengeance. Il parlait seul, disant:—«Oui, j'ai trop d'indulgence «Pour cet homme sans coeur qui me vole mon bien! «Il faut que Jean Lozet le chasse comme un chien! «Il faut que je le perde! Hélas! comment m'y prendre «Pour vaincre ce rival, l'éloigner ou le rendre «Odieux à Louise, odieux à Lozet?»

Son oeil jetait du feu quand un heureux projet Se présentait soudain à son esprit morose. Il passa, tour à tour, de l'une à l'autre chose, Tantôt en souriant, tantôt avec dépit. Il se lève par fois, par fois il s'assoupit, Et des songes affreux tourmentent sa pensée: Il croit sentir, hélas! sa poitrine oppressée Sous le genoux pesant de son heureux rival. Et Louise applaudit; et le vainqueur brutal Reçoit de la beauté, pour prix de sa victoire, Un baiser long et doux qui redouble sa gloire. Mais parfois il triomphe, et de la douce enfant Qui, timide et brillante à peine se défend, Il presse sur son coeur les adorables grâces. De ses émotions son front porte les traces; Et ses yeux alourdis restent longtemps fermés.... Quand il se réveilla, les sarments consumés Eclairaient la cloison de quelques reflets fauves, Et le soleil luisait dans les vieux ormes chauves.

Souvent eu regardant le grand fleuve captif, En regardant, au loin, le terrible récif Où s'était, à l'automne, englouti son navire, Léon se sentait prêt, dans sa peine, à maudire Le jour où le destin vers ces bords dangereux L'avait conduit avec ses amis malheureux. L'avenir se montrait comme un sombre fantôme. Il avait tout perdu, travaillant, économe, Le fruit de bien des ans de peine et de labeur; Et pourrait il jamais réparer son malheur?

Il se livrait alors aux sombres rêveries, Evitant comme un mal les tendres causeries Et les propos joyeux et les amusements. Louise s'éloignait en ces tristes moments: Elle craignait toujours de se faire importune, De ne pouvoir calmer une telle infortune.

Auger le vieux pilote était moins soucieux: Il était chaque jour, fêté, choyé des vieux Qui lui faisaient conter ses curieux voyages. Au reste il ne perdait que ses uniques gages, Dans le bateau péri n'ayant aucune part. Il savait qu'avec peine on verrait son départ Quand les vaisseaux courraient de nouveau sur le fleuve; Mais il était sensible à la profonde épreuve Que le ciel envoyait à son jeune patron. L'un et l'autre, depuis cinq étés environ, Ensemble naviguaient sur la même carène. Une franche amitié, par une forte chaîne, Les avait, depuis lors, intimement unis, Comme un fils à son père ou le père à son fils.

Après ces longs moments de trouble et d'insomnie Ruzard s'était levé. Comme un mauvais génie Il vivait solitaire au foyer des aïeux: Jamais les rires francs, jamais les chants joyeux Ne faisaient résonner ses chambrettes obscures. Sur les cloisons de pin quelques enluminures Du grand Napoléon racontaient les combats. On n'entendait jamais que le ronron des chats Dormant pelotonnés chaudement sous le poêle, Ou des grillons peureux la voix plaintive et grêle. Il sortit aussitôt, monta sur le fenil, Prit dans ses bras nerveux une botte de mil Pour son cheval aimé qui piaffait dans la crèche. De retour, pour mouiller un peu sa gorge sèche, Il se versa du rum dans un verre profond. —«A mon succès!» dit-il, en vidant jusqu'au fond Le vase enivrant.—«Bien! à mon tour, une goutte! «Et ton succès, mon cher, ne fera plus de doute,» S'écria le huron, arrivant jovial. —«Quel infernal projet te rend si matinal? «Pourquoi viens-tu me voir? et quel démon t'inspire? Reprit François Ruzard on éclatant de rire. —«La vieille m'a conté tes pénibles soucis: «Il nous faudrait avoir des coeurs bien endurcis «Pour ne pas s'alarmer du danger qui menace «Notre meilleur ami. L'Indien est tenace: «Il ne retire pas sa parole ou sa foi; «Et tu sais que je veux partager avec toi «Et ta mauvaise chance et ta bonne fortune. «Ainsi je me suis dit: c'est une heure opportune; «Allons à son secours et sauvons-le, pardieu! «Mais verse donc encor de ta bonne eau de feu: «Bon! cela nous réchauffe en déliant la langue. «Je ne veux pas te faire une longue harangue: «En deux mots c'est ceci: Forçons le vieux Lozet,— «La chose est bien facile, et dans notre filet «Il tombera c'est sûr—forçons Lozet, te dis-je, «A chasser les marins de chez lui.»—«Quel prodige «Ferons-nous, mon ami, dit Ruzard vivement, «Pour forcer ce vieillard à chasser promptement «Ses hôtes malheureux bien loin de sa demeure?» —«Mais ne comprends-tu pas qu'ils feront, tout-à-l'heure, «Une impure maison de ce chaste foyer? «Il faut mentir beaucoup; il faut s'apitoyer «Sur cet aveuglement d'un homme tant honnête.... —«Je pensais à cela: toute la nuit ma tête «A travaillé cherchant un moyen sûr et prompt «D'éloigner mon rival ou de lui faire affront. —«Ecoute bien, François, je te dirai quoi faire: «Mais je veux un bon prix pour conduire l'affaire: «A toi la fille, à moi la moitié, franchement, «Des biens du vieux Lozet.»—«Soit! j'en fais le serment.»