French poem
Les Courses
by Pamphile Le May (1837–1918)
«En avant! mon coursier! Ta jambe est fine et sûre! «Mon coursier, en avant! Partout la glace est dure. «Sous tes crampons d'acier le verglas que tu mords «Retentit sur le fleuve et jusque sur les bords, «Comme au fond de nos vals un tonnerre qui roule! «En avant! mon coursier! Vois-tu là-bas la foule «Qui s'agite et frémit comme la mer au vent? «Ton rival empressé veut prendre le devant. «Comme un brûlant fourneau ton naseau s'ouvre et fume! «Ton flanc joyeux tressaille et se tache d'écume! «Tu bondis sous le fouet comme un cerceau léger! «Mon coursier, en avant! et sache te venger «De l'affront que te fit, à la course dernière, «Un rival orgueilleux de sa longue crinière!» Ainsi parlait Léon à son ardent coursier, Et la glace tonnait sous les lisses d'acier. Et la foule bruyante, aux abords de la voie, Criait, battait des mains et trépignait de joie.
Le fleuve s'est couvert d'un éclatant manteau; Et d'une rive à l'autre, ainsi qu'un vaste anneau, La glace qui s'étend, épaisse, dure, austère, Enchaîne chaque bord comme une même terre. Le Saint-Laurent semble être un immense vallon Où pas un arbrisseau, comme un vert pavillon, Ne développe au vent son voile de feuillage, Où pas un filet d'eau n'émiette son ramage; Et sur la rive sud et sur la rive nord, Les chemins balisés se croisent, comme au port, Les sillons des vaisseaux qui rentrent ou qui sortent. Les hardis habitants que leurs chevaux emportent Courent en sûreté sur ces torrents captifs Où naguère dansaient les fragiles esquifs; Et les bourgs étrangers et les jolis villages Dont le fleuve, au printemps, sépare les rivages, Sont devenus alors voisins et familiers.
Et c'est un jour de fête! Et sur les blancs sentiers On a, comme autrefois, recommencé les courses! Pour gagner la victoire, et l'honneur et les bourses, Dans leurs traîneaux, debout, tous les guides rivaux Animent de la voix et du fouet leurs chevaux.
Le premier qui s'élance et dévore l'espace, Et de son dur sabot fait résonner la glace, Est le noble cheval du père Mathurin. Celui qui le conduit, c'est le jeune marin. Ruzard de Jean Lozet dirige la cavale. Il passe le second. Un étroit intervalle Le sépare toujours du rival détesté. Le troisième en arrière a d'abord contesté, Par son allure vive, au départ, la victoire; Maintenant il va perdre et le prix et la gloire: C'est le cheval rétif d'un hardi maquignon, Tousignant dont la foule au loin connaît le nom.
«En avant! mon coursier!» redit le capitaine, Qui voit déjà pour lui la victoire incertaine. «En avant! en avant!» vocifère Ruzard Qui se penche et, fougueux, mesure du regard, La distance à gagner pour gagner la conquête. «Marche! marche! allons donc! ô ma gentille bête!» Hurle le maquignon à son grand cheval blanc, En lui donnant du fouet sur la tête et le flanc. Et d'autres moins heureux se hâtent en arrière, Recueillant de partout, le long de la carrière, Les quolibets malins et les rires moqueurs De leurs plaisants amis et de ceux des vainqueurs.
Cependant le marin, debout dans sa voiture, Dirigeait son cheval d'une main forte et sûre. Le coursier plein de feu semblait faiblir parfois. Le regard enflammé, tout près de lui, François Faisait sonner les fers de sa cavale ferme. Ils allaient de la course, atteindre enfin le terme. Les curieux, émus, engageaient des paris, Excitaient les cochers par leurs gestes, leurs cris. Avec inquiétude et d'un regard avide Lozet suivait Ruzard et sa jument rapide. Les hommes, presque tous, faisaient pour lui des voeux. Les femmes souhaitaient au marin valeureux Un succès éclatant: et de leurs vives craintes Sur leurs fronts soucieux on lisait les empreintes Quand le bouillant Ruzard regagnait du terrain.
Les chevaux, blancs d'écume, allaient, allaient, grand train. Déjà François Ruzard, laissant flotter les rênes, A rejoint son rival. Les deux rapides traînes Avec un bruit sonore, avec un même élan S'élancent, vers le but, comme sur l'océan Deux élégants vaisseaux de leurs quilles sillonnent, Toutes voiles au vent, les vagues qui bouillonnent, Et rentrent dans le port couvert de curieux: Ou comme deux aiglons, d'un vol audacieux, Tombent du même roc sur une, même proie. A deux arpenta, peut-être, un pavillon déploie, Comme un serpent, de feu, ses replis familiers; C'est le but vers lequel s'élancent les coursiers. Il vont comme le vent et, comme la tempête, A coté l'un de l'autre et tête contre tête: Et les guides ardents font claquer leur grand fouet. Tantôt, dans son ardeur, la jument de Lozet Fait devant son rival rebondir sa crinière; Tantôt l'autre s'élance et la laisse en arrière.
Le maquignon jaloux jette à son étalon Avec un coup de fouet au sonore juron. L'animal violent mords son frein et s'irrite; Il galope et se cabre et n'en va que moins vite.
La lutte était ardente et la foule accourait. Jean Lozet était pâle. Enfin Ruzard paraît Prendre sur le vainqueur un dernier avantage. Et le but n'est pas loin. Toujours il encourage D'une puissante voix son vigoureux cheval. Le hardi marinier, eu ce moment, fatal, Sent monter à non front la rougeur de la honte; D'un rapide regard il voit, suppute, compte Les chances de succès, et, de son bras nerveux Il allonge le fouet sur le coursier fougueux. L'animal fait un bond et renâcle de rage: Il s'élance au galop sur le glissant rivage: Sa crinière bondit, comme un flot irrité; Ses naseaux sont brûlants, son oeil ensanglanté. Il a rompu son mors et secoué sa bride; Il n'entend plus la voix de son imprudent guide, Et vole à tout hazard sur le champ de verglas. Dans son aveugle course il brise, en mille éclats, La voiture qui glisse en tous sens sur la glace.
Comme un noir tourbillon, tout haletant, il passe, Et le cris de la foule anime encor ses bonds. Il va comme un boulet; et ses pieds furibonds Battent le pont de neige aussi dur que la pierre, Avec un bruit de grêle en un châssis de verre. Il va longtemps; il va jusques à ce qu'enfin Il tombe, hors d'haleine, au milieu du chemin.
Eu voyant le cheval qui bondit et s'emporte La foule pousse un cri qu'au loin l'écho transporte. Les jeunes gens légers courent avec ardeur Vers l'endroit ou tomba l'imprudent conducteur. Dans la foule une femme à l'âme semble atteinte: Elle s'évanouit en jetant une plainte: C'est Louise. On s'empresse à lui porter secours.
Mais les autres coursiers cependant vont toujours, Et Ruzard triomphant atteint déjà la borne. Tousignant suit de près. Le revers le rend morne. Une clameur immense accueille le vainqueur Qui salue et sourit d'orgueil et de bonheur. On vante la cavale, et sa vaillante allure, Et sa jambe nerveuse et sa large encolure. Lozet tout radieux reçoit le premier prix: Dans les mains de Ruzard qui feint d'être surpris Il le met aussitôt. Puis de sa jument fière Il caresse en riant la soyeuse crinière.
Pendant que l'on s'amuse à dire des chevaux Les nobles qualités ou les saillants défauts, De robustes garçons apportent, avec peine, Dans leurs bras enlacés le jeune capitaine. Ils l'ont trouvé là-bas, gisant inanimé, La face sur la neige et le regard fermé. Son front porte en travers une longue blessure; Un sang coagulé lui souille la figure. On le couche avec soin, le couvrant d'une peau, Sur un épais coussin, dans le meilleur traîneau. Aux brusques mouvements du traîneau sur la glace La douleur le réveille. Il cherche en vain la trace Des souvenirs nombreux qui peuplaient ses esprits: Il revoit le naufrage et les marins péris. Il veut porter la main à sa tête brûlante; Mais la douleur arrache à son âme souffrante Une plainte profonde; et son bras droit démis Retombe à ses côtés. Aussitôt les amis, Retenant le cheval, guident la carriole Par les chemins nouveaux où la neige est plus molle. Ainsi finit ce jour de rustiques plaisirs. La fortune combla de plusieurs les désirs; Mais de plusieurs aussi trompa les espérances. L'aveugle sort toujours a de ces préférences.
Ruzard dans son triomphe était rempli d'orgueil: Il croyait voir déjà son rival au cercueil. Cependant il cachait de son âme inhumaine La sombre jalousie et l'odieuse haine. Il plaignait son rival; il louait sa valeur Et trouvait volontiers excuse à son malheur, Louise était souffrante et sa peine était vive: Elle prêtait toujours une oreille attentive Aux paroles de ceux qui parlaient de Léon, N'osant pas elle-même, hélas! dire son nom.