French poem
Les Deux Cultivateurs et le Serpent
by Pamphile Le May (1837–1918)
Un cultivateur pauvre ayant, sur son domaine, Bien des cailloux petits et gros, Ne prenait guère de repos Et se donnait beaucoup de peine Pour les tirer du sol, les amasser en tas, Ou bien les enfouir afin que la charrue Ne les atteignit pas. Mais la sérénité n'était point disparue, Malgré son pénible labeur, De son regard ou de son coeur, Car il savait que Dieu compte chaque souffrance Acceptée humblement Et nous console abondamment A l'heure de la délivrance.
Un voisin plus heureux n'avait pas dans son clos Le plus petit caillou, la plus petite ornière: Il était toutefois d'une humeur chicanière Et se fâchait à tout propos.
—Stupide travailleur, dit-il au prolétaire, Tu gagnes mille fois ton pain; Plutôt que d'épierrer une pareille terre, J'aimerais mieux mourir de faim.
Et comme il terminait cette rude apostrophe Digne d'un philosophe A la mode d'aujourd'hui, Un serpent venimeux se dirigea vers lui. Il voulut se sauver, ne sachant pas quoi prendre Pour se défendre Dans ce danger inattendu, Mais il fut atteint et mordu. Le reptile vers l'autre ferme S'élance ensuite avec fureur. Pour attaquer aussi l'indigent laboureur; Mais celui-ci d'une main ferme Prend un caillou pesant Et tue, en un seul coup, le serpent malfaisant.
Tâchons que l'humeur ne varie A tout propos, à tout sujet; Ce qui sur l'heure contrarie Peut tantôt servir un projet.