French poem
Les Incendiaires
by Pamphile Le May (1837–1918)
Malgré la bise froide et dans l'obscurité, Par la crainte et l'espoir vivement agité, Un homme jeune et beau chemine solitaire. Sous les chauves rameaux de l'orme séculaire Il avance et s'arrête. Et l'arbre semble ouvrir, Avec sollicitude et pour le secourir Contre les ennemis qui complotent sa perte, Ses grands bras agités. Et la route est déserte; Et l'on n'entend au loin ni le son des grelots, Ni des chevaux pressés les sonores sabots. Et le jeune homme attend pendant que le vent pleure. Ses regards sont tournés vers la calme demeure Où naguère il pouvait, comme un enfant chéri, Ou comme un malheureux à qui l'on a souri, Venir chercher, au moins, une douce parole. Et dans une fenêtre une vive auréole Fait resplendir la neige, attachée aux barreaux. Et la lueur vacille; et devant les carreaux Passe, de temps en temps, une ombre gracieuse. Et toujours le vent pleure; et d'une âme anxieuse Contre l'orme appuyé le beau jeune homme attend. Le froid bleuit ses mains. Tout à coup il entend De la clenche de fer le bruit sec, métallique; Et la porte s'entr'ouvre. Une forme angélique Se penche doucement regardant au dehors: —«C'est elle! la voilà»! fait il avec transports. —«Il retarde beaucoup! dit la vierge inquiète, «Que le temps est mauvais! quelle affreuse tempête!» Et refermant la porte elle rentre aussitôt. Le jeune homme déçu, dans un profond sanglot Jette au vent qui gémit le doux nom de Louise. La vierge n'entend pas, près de sa mère assise, La voix du bien aimé qui se perd dans la nuit. Mais le père Lozet qui s'avance sans bruit A tressailli soudain à cet appel étrange. Portant une lumière, il revient de la grange Et passe près de l'orme où se tient l'amoureux. Léon ne le voit pas.—«Léon, c'est malheureux, Dit-il en souriant d'un air plein d'ironie, «Que la tempête gronde et ne soit pas finie, «Louise au rendez-vous pourrait ici venir; «Mais j'y viens si cela peut bien vous convenir.» En parlant de la sorte il tournait la lumière Vers le jeune garçon qui baissait sa paupière, S'efforçant d'éviter l'implacable reflet. Le vieillard l'eut frappé d'un infâme soufflet Qu'il se serait senti moins offensé peut-être. La colère et le froid s'emparaient de son être; Une affreuse pensée agita son esprit, Et son poing se ferma. Mais soudain il comprit Qu'il était plus chrétien de s'enfuir en silence Que de frapper, la nuit, ce vieux plein d'insolence; Et sans dire un seul mot il partit sur le champ.
Ruzard et Tonkourou, dans la neige marchant, Lentement approchaient du vieil orme superbe, Et Tonkourou disait:—«Mettre dans une gerbe «Une seule étincelle, un seul petit charbon, «Ça suffit, et tout brûle.—«Oh! notre plan est bon!» Continua Ruzard. Aussitôt ils se turent, Car tout près devant eux, alors, ils aperçurent L'ombre, dans le brouillard, de quelqu'un qui venait. C'était leur ennemi qui déjà retournait, L'air sombre et soucieux, à sa maison tranquille. Ils sourirent, songeant, dans leur malice vile, A la déception qu'il venait d'éprouver, Ils sourirent, songeant qu'il allait se trouver En butte, dans une heure, à des soupçons infâmes. Cachant leurs noirs desseins dans leurs ignobles âmes, Trop traîtres pour frapper la victime en éveil, Trop lâches pour agir en face du soleil, Ils voulaient écraser leur commun adversaire Et garder des vertus un masque nécessaire.
Léon de leurs discours a saisi quelques mots: Il cherche en vain le son de ces vagues propos, N'osant prêter encor à ces hommes avides De coupables pensers et des projets perfides.
La grange de Lozet dressait, près du chemin, Son toit couvert de chaume et son lambris de pin. Les blés en gerbes d'or comblaient la tasserie; Le poulailler chantait; et, dans la bergerie, En broutant le pesât, bêlaient les blancs agneaux.
Les chevaux hennissants et les grasses génisses De leurs licous de cuir secouant les anneaux, Montraient avec orgueil leurs robes de poils lisses. Au fond de la remise étaient, pour tout l'hiver, La herse aux dents de bois, la faulx, le soc de fer, Plusieurs râteaux de frêne et plusieurs fourches d'aune, Et puis une calèche au brancard peint en jaune Qui ne sortait jamais qu'au beaux jours de l'été.
S'il n'avait pas, alors, été tant agité Par l'amer souvenir de la dernière injure, Léon, peut-être, aurait, dans cette nuit obscure, Du vieux sauvage fourbe et du lâche François Suivi de près les pas et mieux ouï les voix. Il les eut vus rôdant, d'une manière étrange, Et comme avec frayeur près de la vaste grange Où le père Lozet entassait ses moissons; Il les eut vus buvant d'enivrantes boissons Pour se rendre hardis et pour chasser la crainte; Il eut vu leurs deux mains dans une infâme étreinte Se lier pour le mal, à la vie, à la mort. Tonkourou dit à l'autre:—«Observe bien s'il sort «De la maison de Jean quelque traître personne. «Regarde bien partout; ta vue est jeune et bonne: «Et si tu vois quelqu'un, vite! un coup de sifflet! Et François se courbant comme un lâche valet Sous le joug odieux d'un maître détestable Se mit en sentinelle aux abords de l'étable. Aussitôt s'avança le sombre Tonkourou: De la porte fermée il tira le verrou, Puis entra, frémissant, dans la basse écurie. Son coeur plus agité qu'une mer en furie, Sous sa noire poitrine horriblement battait. Ce n'était pas qu'alors le crime lui coûtait; Mais c'était cette peur dont ne peut se défendre Le cruel assassin, au moment qu'il va fendre, De son poignard sanglant, le front d'un malheureux; Cette peur qui saisit le voleur ténébreux, Au moment où son pied franchit un seuil paisible; Cette peur qui toujours d'une façon terrible Fait, de l'incendiaire allant mettre le feu, Trembler l'infâme main. Nulle crainte du Dieu Qui commande l'amour et défend la vengeance, Ne pouvait rappeler à la noble indulgence Le rancunier sauvage. Il avait peur pourtant, Mais peur des hommes seuls; et puis, à chaque instant, Ses grands yeux dilatés voyaient, dans la bâtisse, Devant lui se dresser une ombre accusatrice. Il avance, passant derrière les chevaux Qui tournèrent la tête en flairant des naseaux. Le monstre, il entassa du foin dans une crèche, Du foin moite surtout et de la paille sèche, Afin que la fumée ondoyant à grands flots Etouffât promptement, et sans cris, ni sanglots, Les bestiaux rangés dans leurs parcs à la file.
Debout près de la grange, attentif, immobile, Ruzard, d'un oeil ardent, perçait l'épais brouillard, Craignant de voir sortir l'infortuné vieillard Dont il trompait toujours l'aveugle confiance.
Mais le père Lozet, franc et sans défiance, Au coin de son foyer, fumait d'un air songeur. Un penser d'amertume, ainsi qu'un ver rongeur, Tourmentait son esprit et le rendait morose. Louise voyait bien, qu'en ce jour, quelque chose Avait de son vieux père avivé les chagrins. Du fil sur le métier elle ajustait les brins, Levant de temps en temps, sur le vieillard sévère Un regard inquiet. Pareil à la vipère, Sous les foins odorants se glissait Tonkourou. Il tira son briquet, un morceau d'amadou, Et fit jaillir le feu d'une petite pierre. Alors un éclair vif brilla sous sa paupière, Et son visage plat, dans un rire maudit Se contracta soudain; puis sa main s'étendit Promenant sur le foin les flammes pétillantes.
François veillait toujours. Les branches vacillantes Semblaient des spectres noirs qui voulaient le saisir. Ses dents claquaient de froid, et, s'il eut pu choisir De partir ou rester, il aurait pris la fuite. Mais qu'eut dit le huron de sa lâche conduite?