French poem
Les Deux Voisines et la Mort
by Pamphile Le May (1837–1918)
Deux voisines causaient. C'est bien dans la coutume. Ce qui le serait peu—du moins je le présume Et je le dis tout bas— Serait d'en trouver deux qui ne causeraient pas. Deux voisines causaient de mille et mille choses, Se plaignaient surtout de leur sort, Croyaient les autres sur des roses Et, sans vouloir leur faire tort, Auraient bien désiré d'échanger avec elles Leur insupportable destin. L'une trouvait pourtant des heures assez belles Pour compenser certain chagrin; L'autre tout au contraire, Ne voyait pas comment On pouvait décemment Un instant se complaire Dans un monde pareil.
—Oui, depuis que je vous la face du soleil, Disait-elle d'une voix sourde, Je traîne, hélas! tu le sais bien, Une chaîne affreusement lourde.
L'autre ajoutait:—C'est vrai; mais moi n'ai-je donc rien? Les veilles, le travail, et puis la maladie? Cependant, malgré tout, j'aime encore la vie.
—Je la déleste, moi! j'en ai bien trop goûté! La belle chose, en vérité, Qu'une longue, existence A faire pénitence Pour ceux qui près de vous nagent dans les plaisirs! L'objet de mes désirs, C'est la mort; qu'elle vienne! Je suis bonne chrétienne, Mais je suis lasse de souffrir.
La mort entra soudain.
—Je viens pour vous offrir Mes humbles services, Dit-elle, et finir vos supplices.
—Madame la mort, S'écria la femme chagrine, Prenez donc ma voisine Tout d'abord!...
Quelque triste que soit de nos jours le poème, Quelque soit le bonheur que l'on espère aux cieux, On aime toujours mieux Voir mourir ses voisins que de mourir soi-même.