French poem
Les Trappeurs Canadiens
by Pamphile Le May (1837–1918)
Deux hommes s'avançaient dans ces régions tristes Qui s'adossent au pôle. Ils observaient les pistes Des fauves qui sortaient pour apaiser leur faim. Tous deux enveloppés de larges peaux de daim, Ils tenaient leur fusil d'une main défaillante. Et le plus vieux disait:—«Que la mort bienveillante «Vienne nous délivrer de notre horrible sort! —«J'ai déjà vu de près plus d'une fois la mort, «Et jamais, reprit l'autre, oh! jamais, je l'avoue, «La crainte de mourir n'a fait pâlir ma joue! «Mais aujourd'hui je tremble. Ah! ce silence affreux «Qui règne autour de nous me rend-il donc peureux? «N'eussions-nous pas mieux fait de livrer aux sauvages, «Comme firent, hélas! dans ces lointains parages, «Nos pauvres compagnons, de livrer, dis-je, enfin, «Notre inutile vie et ce riche butin?» Les hommes qui marchaient en parlant de la sorte, Etaient Léon,—Léon qui sous les bois emporte Sa mauvaise fortune et ses espoirs menteurs,— Et puis le Petit-Nôt, le plus franc des traiteurs.
Léon était parti du bourg de Saint-Eustache, Béni du prêtre saint dont la profonde attache S'était manifestée avec tant de candeur; Il s'était dans les bois encor plein de verdeur, Avec cinq canadiens qui partaient pour la traite, Engagé sans regrets. Quelle sombre retraite? Aux hommes agressifs pouvait mieux le cacher? Et quelle vie aussi plus propre à détacher Des profondes amours, des molles habitudes, Que cette vie active au fond des solitudes?
Du lac Supérieur il parcourut le bord, Et de là vaillamment s'enfonçant vers le nord, Tantôt sous les forêts, tantôt sur les rivières, Chassant loutre et castor, couchant dans les bruyères, Avec ses compagnons habiles et hardis, Il atteignit enfin ces fleuves engourdis Qui portent leurs flots noirs dans la mer glaciale. L'accord le plus parfait, l'amitié cordiale Avaient toujours uni les six trappeurs entre eux. La chasse fut heureuse. Un fardeau généreux Attaché sur leur dos par de fortes courroies Ne semblait pas peser: c'étaient leurs riches proies. Ils croyaient, dans vingt jours, arriver à Bourbon, Un vieux fort appuyé sur les glaces d'Hudson.
Au sommet d'un rocher ils marchaient en silence Quand sur eux, tout à coup, une troupe s'élance, Une troupe sauvage. Ils n'ont pas eu le temps De se mettre en défense et de voir les brigands Qui les prenaient ainsi lâchement par derrière. Quatre des trappeurs blancs roulent dans la poussière; Les deux autres, blessés, se sauvent aussitôt. Ces deux derniers étaient Léon et Petit-Nôt. Les sauvages cruels dont la main sanguinaire Avait rempli d'horreur la forêt solitaire, Etaient les compagnons du vieux chef Tonkourou.
—«Mon frère est taciturne autant que le hibou, Dit un des iroquois au huron pacifique. Mais le huron sourit d'un air mélancolique Et ne répondit pas. Il avait des remords. Le passé l'obsédait, le sang des derniers morts En réveillant sa foi, troublait sa conscience. Il n'était pas coupable. Avec impatience Il écoutait parler les cruels iroquois Se racontant entre eux leurs barbares exploits. S'il eut su que Léon, le jeune capitaine Se trouvait parmi ceux que la bande inhumaine Venait de décimer avec tant de fureur, Il fut devenu fou de chagrin et d'horreur.
Le trappeur et Léon dans les plaines désertes Marchaient depuis longtemps. Les arbrisseaux inertes Inclinaient vers le sol leurs rameaux desséchés. Quelques rochers montraient leurs sommets ébréchés D'où, se précipitant, des chutes irisées Avaient vu, tout à coup, leurs eaux cristallisées S'arrêter et dormir dans un calme effrayant. De temps en temps un loup hurlait en s'enfuyant. Il neigeait! il neigeait! La monotone plage Etait comme une mer qui n'a pas de rivage. Les deux trappeurs perdus dans ces déserts glacés De leurs riches fardeaux s'étaient débarrassés. Goutte à goutte le sang coulait de leurs blessures, Et la faim leur faisait ressentir ses morsures. Ils n'avaient pu marcher, affaiblis et souffrants, Qu'avec lenteur. Hélas! ils paraissaient mourants.
Déjà plus d'une fois, l'amertume dans l'âme, Ne pouvant plus traquer le cerf qui passe et brame, Sur la neige ils s'étaient, pour mourir laissés choir; Mais toujours un remords et toujours un espoir Revenaient aussitôt réveiller leur courage. Ils virent, tout à coup, vers le soir, un nuage S'élever lentement dans le ciel éclairci. Un rayon apparut sur leur front obscurci. Ils pleuraient en riant, poussaient des cris de joie. Ce nuage léger qui dans les airs ondoie, C'est bien une fumée. Ils se trouvent plus forts; Pour arriver plutôt ils doublent leurs efforts Et font contre la tombe une dernière lutte. Ils s'arrêtent enfin près d'une froide hutte, Hors d'haleine, épuisés. Sur leurs couches de peaux Dormaient paisiblement des chasseurs esquimaux. Ils furent éveillés et se levèrent vite, Croyant bien que c'était une attaque subite De quelqu'ours redoutable. A l'aspect des trappeurs Ils sentirent l'effroi s'emparer de leurs coeurs: Ils voulurent saisir leurs armes aiguisées. Petit-Nôt et Léon de leurs mains épuisées Laissèrent sur le sol retomber leur fusil. Les esquimaux voyant s'éloigner le péril Devinrent doux. La haine à la pitié fit place. Ils les firent entrer dans leur hutte de glace; Leur donnèrent de l'huile, attisèrent le feu. Et les traiteurs pleuraient en rendant grâce à Dieu.